L’art, chez Liaigre, n’arrive pas après. Il n’est pas convoqué pour habiller un espace déjà pensé, ni posé comme une signature sur un intérieur achevé. Il fait partie de la conception même, au même titre que le choix d’un bois, la courbure d’un dossier ou la qualité d’une lumière. C’est cette conviction rare, héritée de Christian Liagre et portée aujourd’hui avec une discrétion et une précision remarquable par Carlos Sicilia, commissaire d’exposition et curateur art de la maison, qui fait de Liaigre bien plus qu’une maison de design. Un lieu où la beauté, pour exister pleinement, a besoin de se confronter à une œuvre.
Manon Canto : L’instinct comme manifeste, et Vestige comme nouvelle scène artistique entre Paris et New York
Il y a chez Manon une manière singulière de parler de l’art : jamais comme d’un marché avant d’être une émotion. Pour cette jeune curatrice et agente basée entre Paris et New York, chaque œuvre commence par un frisson, une rencontre intérieure, presque physique. Nourrie très tôt par les musées, les artistes et les récits transmis par sa grand-mère collectionneuse, elle construit aujourd’hui une approche sensible et profondément humaine de l’accompagnement artistique. Rencontre.
Dans un monde de l’art souvent rythmé par les stratégies de marché et les mouvements institutionnels, Manon Canto avance autrement : guidée par l’intuition, l’émotion et une fidélité profonde à ce qui la touche sincèrement. Curatrice, agent et aujourd’hui fondatrice de Vestige, cette nouvelle structure pensée entre Paris et New York, elle imagine une manière plus organique d’accompagner les artistes, fondée sur la transparence, la proximité et le temps long.
De ses premiers souvenirs au musée d’Orsay aux ateliers d’artistes new-yorkais, en passant par Goldsmiths à Londres, les studios d’artistes, les expositions institutionnelles et les projets curatoriaux internationaux, son parcours s’est construit comme une constellation d’expériences sensibles. À travers cette conversation, Manon revient sur ce qui l’anime : la nécessité vitale de créer, la force des rencontres, l’importance des émotions esthétiques et cette conviction que l’art reste avant tout une histoire de passion.
Si tu devais te définir aujourd’hui, non pas par un titre mais par une intention, quelle serait-elle ?
Je dirais : fidèle à ses intuitions. Je ne sais pas si c’est vraiment une intention, mais c’est ce qui me guide profondément. Continuer de croire en soi, faire les choses du mieux possible, avec honnêteté et authenticité. Rester fidèle à ses valeurs, à ce qui nous semble juste. Je pense que tout part de là.

Ton parcours traverse plusieurs rôles : curatrice, agente, collectionneuse… Comment tout a commencé ?
Je suis avant tout une passionnée. Et cette passion vient très clairement de ma grand-mère, qui était collectionneuse d’art. Quand j’étais adolescente, elle m’emmenait tous les mercredis au musée d’Orsay ou au Louvre. Elle m’a appris à regarder un tableau, mais surtout à le ressentir.
On pouvait rester des heures devant une seule œuvre. Elle m’a transmis cette capacité à prendre le temps, à observer, à être sensible aux détails, aux émotions, aux silences d’une peinture. Il y a une exposition qui m’a particulièrement marquée : Le Talisman à Orsay. Je me souviens encore de la puissance émotionnelle que j’ai ressentie ce jour-là devant cette œuvre très colorée. C’est probablement à cet instant précis que quelque chose s’est ouvert en moi. Ensuite, j’ai étudié à Goldsmiths à Londres, en histoire de l’art et business. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser plus concrètement au marché primaire, aux studios d’artistes et à l’art contemporain.
J’ai d’abord travaillé pour une startup appelée Feral Horses, qui permettait d’acheter des fractions d’œuvres d’art. Puis dans le studio de l’artiste Lauren Baker, où j’ai découvert toutes les étapes de la création : de l’idée jusqu’à la vente de l’œuvre. C’était fascinant de voir à quel point la pratique artistique dialogue aussi avec une réalité entrepreneuriale. Par la suite, j’ai rejoint CMS Collection, fondé par Joanna Chevalier, François Sarkozy et Hervé Mikaeloff. J’étais leur première employée. Cette expérience m’a énormément formée, notamment sur la relation aux artistes et la gestion de projets institutionnels.
Mon premier grand projet fut une exposition au Musée Guimet avec l’artiste Huong Dodinh. Puis il y a eu Venise, au Venise Palazzo Correr, où nous avons organisé une exposition autour de l’élévation. Ce sont des expériences qui m’ont profondément construite.

Y a-t-il une émotion artistique fondatrice qui a changé ta manière de voir l’art ?
Oui. Cette fameuse exposition au musée d’Orsay reste un souvenir extrêmement fort. Mais il y a aussi eu plus tard la découverte de l’atelier de Huong Dodinh. Son travail est entièrement construit autour de la lumière. Elle crée elle-même ses pigments, ses liants, applique minutieusement plusieurs couches de peintures les unes sur les autres. Elle réalise un travail de lumière presque magique. L’œuvre change et se transforme en fonction de son lieu d’exposition et de la lumière artificielle ou naturelle Quand je suis entrée dans son atelier pour la première fois, j’ai ressenti quelque chose de très difficile à expliquer. Une émotion presque physique. Tu te sens transportée.
Je crois que c’est précisément cette sensation que je recherche aujourd’hui dans l’art : être bouleversée intérieurement.

Quand tu travailles avec un artiste, qu’est-ce qui guide ton regard ?
L’émotion, toujours. Je dois être sincèrement touchée par le travail. Sinon, je ne peux pas défendre un projet correctement.
La rencontre avec l’artiste est aussi essentielle. J’ai besoin de comprendre sa manière de penser, son processus créatif, ses obsessions, ses intentions profondes. C’est un échange très intime. Ensuite seulement, je peux commencer à construire une narration autour de son travail. Quand il s’agit d’expositions collectives, le processus est différent. Là, je cherche des résonances entre plusieurs pratiques. Souvent à travers la littérature, la philosophie ou l’histoire de l’art. J’aime créer des ponts invisibles entre les œuvres.

Comment habites-tu cet espace singulier entre les artistes, les œuvres et le public ?
Mon rôle consiste à rester fidèle à ce que l’artiste cherche à transmettre. Être une sorte de passeuse. J’essaie de raconter une histoire qui fasse sens, sans jamais trahir l’intention initiale. Plus tu tires sur un fil, plus des connexions apparaissent : avec des références littéraires, philosophiques, historiques. Tout finit par dialoguer.

Qu’est-ce qui fait, selon toi, un véritable artiste ?
Je pense qu’un artiste est quelqu’un qui ne peut pas ne pas créer. C’est un besoin vital. Une nécessité presque physique. Tous les artistes avec lesquels je travaille ont ce point commun : créer est une manière de survivre.
Je pense notamment à Wang Duan, qui a vécu toute sa vie recluse dans son atelier à peindre du matin au soir, sans jamais chercher la reconnaissance du marché. Elle peignait parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Pour moi, c’est cela, un artiste.

Le monde de l’art traverse aujourd’hui une transformation profonde. Comment vois-tu son évolution ?
Je trouve cette période très intéressante malgré la crise du marché. On voit émerger énormément de collaborations, de formats hybrides, d’espaces temporaires. Les gens s’allient davantage. Je sens surtout, dans notre génération, une réelle envie de s’entraider. Il y a moins de compétition stérile et davantage de dialogue. Cela crée des projets beaucoup plus libres et transversaux.

Je pense que le monde de l’art va devenir plus fluide, plus collaboratif et plus expérimental.

Tu viens de lancer Vestige. Quelle vision portes-tu à travers cette nouvelle structure ?
Avec Vestige, que nous avons fondé avec Snow Guilfoyle entre Paris et New York, nous avons envie de construire une structure profondément humaine, pensée pour accompagner les artistes sur le long terme. Aujourd’hui, les artistes ont besoin d’être entourés autrement : de manière plus souple, plus transparente, mais aussi plus stratégique. Le rôle d’agent devient essentiel, non seulement pour développer une carrière, mais pour créer un véritable écosystème autour d’une pratique artistique.
J’ai envie de créer un accompagnement très personnalisé, où chaque décision, une exposition, une rencontre, une introduction, soit pensée avec précision et sensibilité. L’espace, la scénographie, le récit autour des œuvres : tout cela compte énormément pour moi.

Et enfin, quelle est ta définition du luxe ?
Le luxe, aujourd’hui, c’est de pouvoir consacrer sa vie à ce qui nous passionne profondément.
Travailler chaque jour avec des artistes qui m’émeuvent, construire des projets auxquels je crois sincèrement, être entourée de personnes inspirantes… Pour moi, c’est cela, le véritable luxe.

Vestige Agency présente Edward Giobbi à New York
À travers Vestige, Manon Canto et Snow Guilfoyle signent également une vision profondément transatlantique de l’accompagnement artistique. Pensée entre Paris et New York, l’agence entend défendre des trajectoires créatives sur le long terme, en accompagnant aussi bien des artistes contemporains que des estates, avec une approche plus humaine, plus souple et plus stratégique. Pour inaugurer ce nouveau chapitre, Vestige dévoilera à New York sa toute première exposition, consacrée à Edward Giobbi (1926–2026), figure singulière de la scène artistique américaine récemment disparue. Présentée du 5 au 28 juin 2026 au Liminal Studio à Brooklyn, l’exposition rendra hommage à près d’un siècle de création, entre figuration, abstraction, mythologie et géométrie. Une manière symbolique d’ouvrir l’histoire de Vestige avec une œuvre qui incarne précisément ce que l’agence souhaite préserver : des artistes dont les traces continuent de traverser le temps.


