Vendue lors de la deuxième soirée de la vente RM Sotheby’s à Monterey, cette Ferrari Daytona SP3 Giallo Triplo Strato de 2023 a plus que doublé le précédent record pour un exemplaire de série, s’envolant à 17 825 000 $ (environ 15,4 millions d’euros) face à une estimation plafonnée à 12 millions de dollars (10,4 millions d’euros).
Enchères horlogères : Les montres à plus d’un million de dollars tirent tout le marché
Jamais il n’a été aussi opportun de vendre une montre au-delà du million de dollars. Genève, Hong Kong et New York ont enchaîné les records ce printemps, et la prime autrefois réservée aux Patek Philippe et Rolex vintage glisse désormais vers les indépendants. Un basculement que confirment, chiffres à l’appui, les résultats officiels de Sotheby’s et de Phillips.
Sotheby’s, un semestre officiellement en hausse de 64 %
La maison l’a confirmé elle-même dans ses résultats du premier semestre 2026 : ses ventes de montres progressent de 64 % en un an, portant son chiffre d’affaires consolidé à 4,4 milliards de dollars, en hausse de 58 %, un record absolu en 282 ans d’existence. Geoff Hess, Global Head of Watches, précise que 45 % des montres se sont vendues au-delà de leur estimation haute, un taux presque deux fois supérieur à celui de l’an dernier, et que le taux de vente global a atteint 90 %, soit dix points de plus qu’en 2025. Les montres à plus d’un million de dollars tirent effectivement tout le marché des enchères qui profitent de cet engouement pour battre record sur record.
La vente phare de Hong Kong, en avril, a réuni plus de 2 000 enchérisseurs pour un total d’environ 53 millions de dollars et six records du monde, devenant la vente horlogère la plus importante jamais organisée en Asie. Sur l’ensemble de ses ventes, Sotheby’s revendique désormais 1 850 enchérisseurs venus de 60 pays, contre 1 100 à 1 200 il y a deux ans, avec environ un tiers de generation Z ou de millennials parmi les acheteurs. Josh Pullan, Global Head of Luxury chez Sotheby’s, confirme cette tendance et attribue une partie de la croissance à la montée des indépendants, citant nommément F.P. Journe, Simon Brette et Rexhep Rexhepi.

13,9 millions de dollars pour la montre indépendante la plus chère jamais vendue aux enchères
Le fait marquant du printemps ne vient pas de Sotheby’s mais de Phillips. Le 13 juin, lors de sa New York Watch Auction: XIV, la maison a vendu une F.P. Journe Chronomètre à Résonance « Souscription, No. 007 » pour 13 922 000 dollars, en seulement neuf minutes d’enchères. Il s’agit de la montre la plus chère jamais vendue par un horloger indépendant, et de la montre du XXIe siècle la plus chère jamais adjugée aux enchères, toutes catégories confondues. Le précédent record pour un indépendant appartenait à Philippe Dufour, dont la Grande et Petite Sonnerie s’était vendue 5,7 millions de dollars.

Cette pièce fait partie d’une série de vingt exemplaires à mouvement laiton produits vers l’an 2000, avant le lancement officiel du modèle. La référence 1518 en acier vendue 17,6 millions de dollars chez Phillips l’automne dernier reste le sommet absolu du marché vintage, mais elle appartient désormais à une catégorie de prix que se disputent aussi les indépendants. Portée par ce résultat, la vente new-yorkaise a totalisé 75,8 millions de dollars, devenant la vente horlogère la plus importante jamais organisée aux États-Unis, tandis que la saison de printemps complète de Phillips (Genève, Hong Kong, New York) a dépassé 235 millions de dollars avec un taux de vente de 99,8 % sur 937 lots, la meilleure saison de l’histoire des enchères horlogères.

Montres à plus d’un million de dollars : Voutilainen, quatre montres, quatre records personnels
Lors de cette même vente, les quatre montres de Kari Voutilainen proposées ont toutes dépassé le million de dollars. La Masterpiece Chronograph II, numérotée 1 sur 10 exemplaires, estimée entre 120 000 et 240 000 dollars, s’est envolée à 1,84 million, un record pour la marque. Trois autres pièces, une Vingt-8 ISO, une Observatoire et une Vingt-8 Inversé, ont chacune dépassé le million. Sur l’ensemble de sa saison de printemps, Phillips indique qu’un tiers de ses enchérisseurs et acheteurs appartiennent désormais à la génération Z ou aux millennials, une proportion identique à celle observée chez Sotheby’s.
Pendant des décennies, la hiérarchie du collectionneur restait simple : les calendriers perpétuels Patek Philippe vintage, les chronographes acier et les Daytona Paul Newman dominaient sans partage. Aujourd’hui, les premières F.P. Journe, les créations de Rexhep Rexhepi ou les pièces de jeunesse de Kari Voutilainen rivalisent directement avec ces icônes établies, un déplacement que Geoff Hess compare volontiers à la chasse aux cartes de baseball de rookie : les tout premiers exemplaires d’un modèle valent désormais davantage que les versions ultérieures, mieux finies mais moins chargées d’histoire.

Un marché étroit, pas nécessairement profond
Eric Wind, fondateur de Wind Vintage et l’un des marchands vintage les plus reconnus des États-Unis, tempère l’enthousiasme ambiant. Il rappelle qu’il suffit de deux enchérisseurs pour provoquer une flambée des prix, ce qui ne garantit en rien la profondeur du marché. Un avertissement que ne contredisent pas les chiffres officiels : un marché où une poignée d’acheteurs ultra-fortunés fixe les records n’est pas un marché large, c’est un marché étroit et cher, avec un écart qui se creuse entre les sommets enregistrés en salle et l’atonie persistante du marché secondaire de gros volume, que Sotheby’s et Phillips eux-mêmes reconnaissent en dehors de leurs meilleures ventes.
Ce déplacement de la prime vers les indépendants pose aussi une question structurelle. Ni F.P. Journe ni Kari Voutilainen ne peuvent honorer la demande qu’ils suscitent, leurs productions annuelles se comptant en quelques centaines d’exemplaires. Cette rareté organisée profite mécaniquement aux maisons établies qui fonctionnent sur des listes d’attente, à commencer par celles dont l’occasion s’est envolée ces dernières années à mesure que les délais s’allongeaient en boutique.

Cartier, Piaget : la nouvelle génération redessine la hiérarchie
Le mouvement ne s’arrête pas aux indépendants. Jonathan Darracott, Global Head of Watches chez Bonhams, observe un basculement de la demande vers Cartier, Piaget et les montres de style habillé, porté par une génération de collectionneurs en quête d’originalité plutôt que de logos. La vintage Cartier, longtemps cantonnée à un marché de niche, illustre parfaitement ce mouvement : le record mondial établi en avril dernier par une London Crash de 1987 chez Sotheby’s Hong Kong n’a rien d’un accident isolé, et Sotheby’s a par ailleurs écoulé la moitié de sa collection Shapes of Cartier, forte de 319 montres, avant même la fin de l’année.
John Reardon, fondateur de Collectability et spécialiste reconnu de Patek Philippe, adopte un ton plus prudent. Il estime que le marché approche du point où la raison devra reprendre le dessus, redoutant que trop de conversations démarrent désormais par les valeurs plutôt que par les montres elles-mêmes. Une mise en garde qui n’efface pas la mutation en cours, mais qui rappelle que les cycles de collection, aussi solides soient-ils sur le papier, ne sont jamais à l’abri d’un retournement.

Montres à plus d’un million de dollars : Les sources
Cet article s’appuie sur l’enquête de WatchPro, complétée par l’interview de Geoff Hess accordée à WatchPro USA, les résultats officiels du premier semestre 2026 de Sotheby’s, le communiqué de saison de printemps de Phillips, ainsi que les comptes-rendus de vente publiés par Robb Report, ARTnews et Artnet News.




