L’art, chez Liaigre, n’arrive pas après. Il n’est pas convoqué pour habiller un espace déjà pensé, ni posé comme une signature sur un intérieur achevé. Il fait partie de la conception même, au même titre que le choix d’un bois, la courbure d’un dossier ou la qualité d’une lumière. C’est cette conviction rare, héritée de Christian Liagre et portée aujourd’hui avec une discrétion et une précision remarquable par Carlos Sicilia, commissaire d’exposition et curateur art de la maison, qui fait de Liaigre bien plus qu’une maison de design. Un lieu où la beauté, pour exister pleinement, a besoin de se confronter à une œuvre.
Pauline Guerrier chez Liaigre : Viatores Mundi, entre art, rituel et espace de vie – Rencontre
Quand Carlos Sicilia découvre le travail de Pauline Guerrier, l’intuition est immédiate : ces œuvres appartiennent déjà à l’univers de Liaigre. Non comme un dialogue de circonstance, mais comme la rencontre naturelle de deux écritures qui partagent une même conception du temps, de la matière et du geste. D’un côté, un lieu où le mobilier est pensé pour accompagner une vie entière, loin de toute démonstration. De l’autre, une pratique artistique façonnée par des milliers d’heures de travail, où chaque œuvre naît d’une répétition patiente, presque méditative, transformant les matériaux les plus simples en paysages de lumière. Entre les deux ne s’est pas construit un décor, mais une résonance. Cette conversation à quatre voix raconte moins la naissance d’une exposition que celle d’une évidence : celle de savoir-faire qui, chacun à leur manière, refusent l’éphémère pour inscrire la création dans une temporalité plus longue.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Pauline Guerrier : Je suis française, j’ai grandi dans une famille d’artistes. J’ai fait les Beaux-Arts de Paris, j’ai beaucoup voyagé. J’ai commencé à développer mon travail autour de projets résidentiels, mais aussi à travers plusieurs collaborations avec des galeries et des institutions.
Carlos Sicilia : Je suis commissaire d’exposition et je développe pour la Maison Liaigre un programme d’art contemporain.
Tristan Paprocki & Guido Romero Pierini : Nous dirigeons la galerie Romero Paprocki, un espace-temps singulier pensé pour la réflexion autant que la contemplation, et nous représentons Pauline depuis le début de sa trajectoire.


Pauline Guerrier chez Liaigre : Quatre univers distincts, une seule exposition. Qu’est-ce qui s’est passé, concrètement, la première fois que vous vous êtes retrouvés dans la même pièce ?
Pauline Guerrier : La conversation qui a suivi était assez évidente. Et puis, je fais des pièces très grandes, il est rare d’avoir l’opportunité de trouver des espaces capables de les accueillir. Découvrir cet endroit, perché au sommet de cet immeuble, c’était déjà très surprenant. Et puis il y a quelque chose dans le contexte de l’idée de l’appartement, très différent de l’esprit d’une galerie. Cela permet de créer une intimité totalement différente avec le spectateur. Cela m’a tout de suite plu. Et je portais depuis un moment ce projet des Gardiens du monde, autour de la broderie. Carlos m’a proposé de montrer ce travail qu’il aimait profondément, et de le continuer. Cela m’a donné envie de créer les pièces pour cette exposition, mais cette fois en tenant compte de la luminosité de l’espace, de la taille des murs.

Choisir Pauline Guerrier pour une exposition chez Liaigre, c’est un geste curatorial fort. Qu’est-ce que son travail dit à une maison comme Liaigre, et qu’est-ce que Liaigre dit en retour ?
Carlos Sicilia : Pauline Guerrier transcende artistiquement des transcendances religieuses païennes. Elle s’attache à l’apparat du culte, à ce qu’elle voit. Son travail s’apparente à Liaigre car il s’agit d’une chose à voir, à une notion de décor. Il y a aussi un lien entre le style Liaigre qui peut être monacal et le travail de Pauline sur les cultes païens. Il y a une spiritualité des deux côtés.
Tristan Paprocki & Guido Romero Pierini : Voir le travail de Pauline Guerrier exposé chez Liaigre ne relève pas d’un simple changement de décor, c’est la rencontre de deux univers qui accordent une importance particulière au temps, à la matière et à la qualité du regard. Cette exposition ne déplace pas son œuvre, elle l’étend. Elle lui offre un nouvel espace de résonance.
Pauline Guerrier chez Liaigre : Vous parcourez le monde, le Chili, l’Inde, le Bénin, l’Europe centrale, pour observer des rituels anciens, des gestes dédiés à la Terre, aux forces invisibles. Qu’est-ce que vous cherchez dans ces voyages que votre atelier ne peut pas vous donner ?
Pauline Guerrier : L’atelier est un espace plus intime. C’est un espace qui permet de se préparer. C’est presque une forme de méditation. L’intensité des voyages que je fais me conduit dans des contextes extrêmement intenses la plupart du temps. Je voyage dans des pays confrontés à des enjeux forts, pas nécessairement sécurisés sur beaucoup de niveaux. L’intensité de ces espaces demande beaucoup de mon énergie. Quand je reviens à mon studio, c’est un moment de calme. J’ouvre les livres, je cherche, je pense à la façon dont les choses peuvent continuer. C’est une ponctuation entre plusieurs moments d’intensité. Sans cet espace, je ne trouverais pas une forme de paix entre tous ces moments.
Mon premier vrai voyage seul, c’était au Bénin en 2018. J’ai trouvé dans la culture animiste ce que j’attendais, la dimension sacrée qui m’intéressait dans la foi catholique de ma grand-mère, c’est-à-dire l’équilibre entre la Terre et le ciel, entre la mer et le feu, entre les hommes et les femmes, et la nature. J’ai trouvé une forme de spiritualité extrêmement inspirante que j’ai voulu valoriser. Et j’ai cherché cela dans tous les voyages qui ont suivi, en allant vers les formes les plus universelles que ces spiritualités proposent, vers leurs rituels, leurs formes, leurs matières, leurs couleurs. Parce que toutes ces formes du sacré sont accompagnées de matières, d’objets, de parures. C’est ce qui m’attire.

Vous travaillez le tissage, la céramique, le vitrail, le dessin, la performance. Est-ce que c’est la matière qui choisit le sujet, ou le sujet qui choisit la matière ?
Pauline Guerrier : La plupart du temps, c’est le sujet qui choisit. Je n’ai pas de médium de prédilection. Je n’ai pas de médium qui m’appartient. J’apprends quand je dois le faire. J’essaie toujours de trouver le médium qui correspond le mieux au sujet que je développe. De façon à ce que ce soit logique, plus fort et plus juste. Il est possible qu’une matière me conduise à une histoire et que les choses arrivent, mais la plupart du temps, c’est un voyage qui orchestre les matières qui découleront de ces séries.

Vos œuvres convoquent la science, la foi, la superstition, trois façons d’expliquer ce que l’on ne comprend pas. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces territoires ?
Pauline Guerrier : Je pense que la plus belle chose, c’est de croire, quelle qu’en soit la forme, c’est de porter notre espoir, de continuer à avancer. Et dans la dimension de la spiritualité, il y a vraiment une forme de magie qui s’opère, qui est fascinante. Il m’est arrivé de voir des choses tellement surprenantes dans ces voyages que j’ai fini par croire en cette magie. Et j’ai réalisé que c’était bien plus intériorisé qu’on ne l’imagine, que cette dimension magique existe en nous. À travers l’animisme, à travers le vaudou, on peut guérir à travers les plantes, quelque chose que l’on a complètement oublié. Naturellement, les animaux vont vers les plantes qui les guérissent. Il y avait un instinct de connexion entre la nature et les hommes, que l’on considère aujourd’hui comme de la magie, mais qui était, à l’époque, bien plus inné que ce que nous croyons. C’est ce que je cherche, retrouver cette dimension de spiritualité qui créait une osmose.

Pauline Guerrier chez Liaigre : Il y a dans le travail de Pauline une dimension profondément rituelle. Comment cela résonne-t-il dans un espace de mobilier de haute facture, pensé lui aussi pour durer, pour traverser le temps ?
Carlos Sicilia : Liaigre épure le mobilier à travers une simplification des formes. Le travail de Pauline Guerrier recherche aussi une stylisation des formes. Il y a une intemporalité dans les deux cas.
Pauline Guerrier : J’espère que mes pièces dureront aussi longtemps que ces meubles quelque part. Et puis dans mon travail, il y a vraiment cette idée de construction et de temps. Quand on observe ces pièces, on voit que cela a pris du temps. Et je pense que c’est proche du travail de cette maison. Dans la qualité des matières, la façon dont elles sont travaillées, on sent que ce sont des pièces travaillées comme des sculptures. Il y a cette idée de temps long, de créer une pièce qui se matérialise sur une durée qui n’est pas juste un montage.
Tristan Paprocki & Guido Romero Pierini : Chez Liaigre, nous retrouvons cette même attention portée à l’équilibre, à la lumière, aux matières et aux proportions. Nous considérons la galerie comme un espace où l’on ralentit, un endroit où l’on peut passer du temps avec les œuvres, laisser émerger des sensations. Cette proximité de valeurs rend cette collaboration particulièrement évidente.


Faire entrer une œuvre d’art dans un showroom : comment avez-vous pensé la scénographie pour que le dialogue soit réel ?
Carlos Sicilia : Les œuvres de Pauline Guerrier réveillent une ambiance feutrée, classique et rigoureuse. Il y a l’idée de créer une surprise. J’ai trouvé ça intéressant de trouver un équilibre entre un travail très riche en textures et en couleurs, face au style épuré de Liaigre. En ça ils peuvent se compléter.

Pauline Guerrier chez Liaigre : Qu’est-ce que la présence d’une œuvre d’art change dans la façon dont on regarde un meuble et inversement ?
Carlos Sicilia : Le mobilier engage un dialogue, une table est par exemple un élément qui rassemble, c’est un support pour la conversation. L’œuvre d’art apporte une nouvelle dimension artistique au mobilier.
Pauline Guerrier : J’aime cette idée de cette fonction, créer quelque chose face à une œuvre d’art qui est faite pour un espace qui est fait pour être un espace de vie et non pas seulement un espace de contemplation. Et dans l’échange entre ce mobilier et les pièces que j’ai faites, un rythme de vie s’inscrit, qui valorise les deux, j’espère.

Naître d’un père sculpteur et d’une mère chorégraphe, c’est naître dans un monde où la création n’a pas besoin d’être justifiée. Est-ce que cet héritage vous a libérée ou a-t-il posé une exigence silencieuse ?
Pauline Guerrier : Un peu des deux. La question d’être artiste ne s’est jamais posée pour moi parce que c’était un mode de vie dans ma famille. Mon père m’a appris à souder à neuf ans. J’ai beaucoup dansé avec ma mère. J’ai appris les techniques de base de la céramique avec ma grand-mère. L’exigence, ce n’était pas tant sur la technique, mais plutôt dans le résultat des choses, finir ce qu’on commençait, aller au bout des idées. Et ces techniques m’ont permis d’ouvrir mon alphabet des techniques du monde, de pouvoir avoir des conversations avec des artisans, d’avoir un langage artisanal logique qui crée une cohérence, et une base pour m’engager dans de nouveaux dialogues.

Pauline Guerrier chez Liaigre : Il y a une différence entre montrer un artiste et le porter. Qu’est-ce que cela implique concrètement ?
Tristan Paprocki & Guido Romero Pierini : Porter un artiste, c’est s’engager dans une relation de long terme. Cela implique de croire dans une vision avant même qu’elle soit reconnue et de construire patiemment les conditions de son développement. Cela signifie créer des rencontres, porter le travail de l’artiste auprès des collectionneurs, des institutions, des commissaires. Avec Pauline, notre rôle est d’accompagner l’approfondissement d’une recherche. Cette exposition chez Liaigre s’inscrit dans cette logique : elle est une nouvelle étape dans une histoire qui continue de s’écrire.
Le commissariat dans un espace de maison de mobilier, c’est un exercice particulier. Qu’est-ce que cela vous demande que le commissariat dans un musée ne demande pas ?
Carlos Sicilia : Dans un musée, tout est au service des œuvres. C’est une sacralisation, les œuvres sont dans un mausolée. L’art chez Liaigre rentre dans un espace vivant et habité. Ce qui est difficile dans mon cas, c’est de ne pas mettre les œuvres uniquement au service du mobilier. Il faut que les œuvres soient en symbiose avec les meubles, elles doivent vivre avec.

Pauline Guerrier chez Liaigre : Si cette exposition était une matière brute, laquelle serait-elle ?
Carlos Sicilia : J’aime en particulier les broderies en perles. On a envie de s’approcher, de suivre le mouvement des perles, de les toucher. Je trouve que ces perles ont un grand raffinement, une variété de couleurs incroyable.
Pauline Guerrier : Je pense que c’est le bois aussi, dans le sens où le bois est un matériau vivant qui évolue, qui prend des marques, qui vit dans le temps. Je trouve qu’il y a quelque chose de ça dans le travail que j’expose ici.
Tristan Paprocki & Guido Romero Pierini : L’ambre. Parce qu’il conserve, il révèle, et il transporte en lui les traces d’un monde ancien.









