Hugo Toro peint ce que la mémoire ne peut pas taire et que leur corps a toujours su. Né en 1989 à Sarreguemines d’un père français et d’une mère mexicaine, il n’a jamais vécu au Mexique. Il en a pourtant fait son territoire pictural le plus intime : les mangroves de l’Oaxaca, les volcans aztèques, les eaux qui murmurent sous les forêts denses comme des langues que l’on comprend sans les parler. Hugo Toro « Ojo de Agua », c’est l’occasion de découvrir sa première exposition personnelle aux États-Unis et sa première présentation chez Perrotin New York, est visible du 10 juin au 31 juillet 2026 au 130 Orchard Street. C’est, au sens le plus profond du terme, une entrée dans le monde d’un artiste que la scène internationale commence seulement à découvrir.
JR, La Caverne du Pont Neuf : Paris transfigurée, l’air comme matériau et les coutures visibles
En 1985, Christo et Jeanne-Claude avaient empaqueté le Pont Neuf dans 40 000 mètres carrés de polyamide doré. Pendant quatorze jours, le plus vieux pont de Paris avait disparu derrière une enveloppe qui le rendait plus visible que jamais. Quarante et un ans plus tard, JR accomplit quelque chose d’analogue et de profondément différent : non pas envelopper le pont, mais le creuser. Le transformer en grotte. Faire jaillir de ses flancs la mémoire géologique d’où ses pierres sont venues. La Caverne du Pont Neuf, ouverte au public depuis le 10 juin 2026 jusqu’au 28 juin, est accessible gratuitement vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis la Place du Pont Neuf, rebaptisée pour l’occasion Place du Pont Neuf, Christo et Jeanne-Claude.

L’air comme matériau premier
Ce qui est remarquable dans La Caverne du Pont Neuf, avant même sa dimension sensorielle ou symbolique, c’est sa prouesse technique pensée comme une philosophie de sobriété. L’œuvre repose sur une structure gonflable monumentale en double paroi à ventilation permanente. 80 arches structurelles en toile, légèrement sous pression, dessinent la forme extérieure de la caverne. Une toile en full print recouvre l’intégralité de la structure. Un tunnel intérieur, maintenu par dépression entre la structure porteuse et l’enveloppe, génère l’espace de déambulation pour les visiteurs. 18 900 mètres carrés de toile. 20 000 mètres cubes d’air. Et un poids propre de seulement cinq tonnes, là où une structure traditionnelle de même superficie aurait requis des dizaines de semi-remorques et des fondations qui auraient touché au patrimoine historique du pont.

La conception de La Caverne s’est étalée sur cinq mois, sa fabrication sur trois, entièrement en France, en circuit court, à la main, par une équipe de vingt-cinq personnes travaillant avec la société Air Toiles Concept de Plougoumelen, dans le Morbihan, forte de trente ans d’expérience. 850 personnes au total ont contribué à cette œuvre. Les toiles ont été imprimées en encres latex HP à base d’eau, sans solvants ni composés organiques volatils, certifiées Greenguard Gold. Les lests en acier décarboné viennent d’ArcelorMittal et seront refondus et recyclés après démontage. L’électricité provient du réseau de la Ville de Paris, majoritairement bas carbone, sans générateur fossile. À l’issue de la présentation, la toile sera réutilisée par des organisations à but non lucratif, en France.

Une odyssée climatique et des coutures visibles
Le processus d’installation de La Caverne a commencé le 11 mai. Ce qui a suivi relève de la chronique météorologique autant que de la création artistique. Des températures descendant jusqu’à 3 degrés lors de l’habillage des arches. Des vents et des pluies continues qui ont reporté le gonflage à trois reprises. Une canicule du 22 au 30 mai pendant l’aménagement intérieur. Et le 2 juin, de puissantes rafales couplées à une averse de grêle, survenues concomitamment à des travaux en cours sur la toile extérieure, ont occasionné des déchirures en trois endroits de l’enveloppe gonflable. JR et son équipe ont dû recommencer, à ciel ouvert, sous les yeux du public, avec dix jours de retard sur le planning.

La décision prise après la réparation dit quelque chose d’essentiel sur la philosophie du projet : plutôt que de dissimuler les coutures de réparation, elles ont été surlignées en noir. Les stigmates de l’incident du 2 juin sont exhibés comme une strate de mémoire supplémentaire. L’œuvre porte ses cicatrices. Elle ne les cache pas. « Composer avec les éléments relève de tout projet d’art dans l’espace public », dit JR, et en l’espèce, ces éléments ont attesté d’un dérèglement climatique sans répit.

Thomas Bangalter, Snap Inc. et le premier territoire olfactif de JR
L’intérieur de La Caverne est une expérience totale. JR a proposé à Thomas Bangalter, ancien membre de Daft Punk, avec lequel il avait déjà collaboré à l’Opéra Garnier en 2023 pour le Retour à la Caverne, de concevoir la dimension sonore. Bangalter, qui avait dix ans lorsque Christo et Jeanne-Claude ont empaqueté le Pont Neuf, décrit cet événement comme « le jusqu’au-boutisme le plus inspirant que j’aie pu contempler ». Sa réponse à l’invitation de JR : non pas de la musique, mais une texture sonore à base d’éléments électro-acoustiques, « une matière sonore dont la portée minéralise la structure de La Caverne par son aspect monolithique et mystique. »
L’expérience de réalité augmentée, baptisée Echoes, est développée avec l’AR Studio Paris de Snap Inc. Elle s’inspire des recherches d’Étienne-Jules Marey sur la chronophotographie et superpose à l’œuvre physique des corps, des animaux, de la lumière et du son dans une réalité en transformation permanente. Accessible gratuitement sur mobile ou via les lunettes Spectacles de Snap.
Pour la première fois dans l’œuvre de JR, l’olfaction entre en jeu. La curatrice Sarah Bouasse, accompagnée de la maison de parfumerie scientifique Odore Scola, née dans les laboratoires de l’Université de Montpellier, a développé deux accords olfactifs diffusés en différents points de l’installation. Non pas des parfums conçus pour plaire, mais des molécules odorantes naturellement présentes dans notre environnement, liées aux premières formes de vie sur Terre. « Nous voulions qu’ils s’intègrent si bien au reste que l’on puisse se demander si l’installation est parfumée ou si c’est l’odeur naturelle de La Caverne », expliquent les créatrices. Un défi de discrétion maximale pour un impact sensoriel total.

Hommage, mémoire géologique et cycle artistique
À la genèse du projet, JR s’est inspiré des carrières d’où proviennent les calcaires lutétiens, la pierre de Paris, qui ont construit le Pont Neuf. Achevé en 1607, ce fut le premier pont parisien entièrement en pierre, et le premier doté de trottoirs pavés. La Caverne convoque cette mémoire souterraine et la fait remonter à la surface, créant un dialogue entre le brut des carrières et l’élégance de la ville lumière.

« Ma vision pour ce projet s’inspire à la fois du passé et du présent de ce pont emblématique. Je suis admiratif de l’héritage artistique de Christo et Jeanne-Claude et je partage leur idée que l’art a pour mission de nous faire réfléchir, de nous interroger quant à ce qui nous est familier »

Dit JR. La Caverne du Pont Neuf s’inscrit dans un cycle artistique ouvert en 2020, au cœur des confinements et de l’isolement pandémique, un cycle de trompe-l’œil sur les façades de Florence, Rome et Milan, poursuivi à l’Opéra Garnier en 2023, qui trouve ici son aboutissement le plus monumental. Vladimir Yavachev, neveu de Christo et directeur de ses projets, qui avait conduit l’empaquetage posthume de l’Arc de Triomphe en 2021, l’exprime avec sobriété : « Je suis convaincu que ce projet laissera une empreinte durable pour Paris et le monde de l’art. »
En parallèle de La Caverne, la galerie Perrotin (76 rue de Turenne) présente jusqu’au 25 juillet Les esquisses de la Caverne, dessins préparatoires sur zinc récupéré de toits parisiens, photographies, collages froissés, où le projet se donne à lire comme une rêverie avant d’être une réalité. Un documentaire de 60 minutes de Vincent Lorca sera diffusé le 19 juin sur France 5.



