En quatre années à peine, entre 1981 et 1984, Jean-Michel Basquiat a bouleversé l’histoire de l’art et posé les bases d’une cote aujourd’hui vertigineuse. Des salles de Sotheby’s à celles de Christie’s et Phillips, ses toiles franchissent régulièrement la barre des dizaines de millions d’euros. Voici, prix convertis en euros, les quinze adjudications les plus spectaculaires jamais enregistrées pour l’artiste.
L’Appartement présente « Melting Beauty » à Antiparos, une maison privée devient écrin d’art le temps d’un été
Il faut vouloir y aller. La maison ne s’annonce par aucune enseigne, ne figure sur aucune carte touristique, et l’on n’y entre que sur rendez-vous. Elle se dresse sur un affleurement rocheux à l’ouest d’Antiparos, face à l’îlot de Despotiko, là où les archéologues dégagent depuis vingt-cinq ans un sanctuaire d’Apollon de deux mille deux cent cinquante mètres carrés. C’est dans cette villa de construction récente, dont ni le propriétaire ni l’architecte n’ont été rendus publics, que la galerie genevoise L’APPARTEMENT a installé Melting Beauty, du 30 juillet au 31 août. Seize artistes, une vingtaine d’œuvres, et une question posée sans détour : que reste-t-il de la beauté comme critère, aujourd’hui, dans l’art contemporain ?

Agustín Cárdenas Cuban, 1927-2001, Fruit de la Mémoire [Fruit of Memory], 1981, white marble, 104 x 130 x 61 cm / Leiko Ikemura Swiss-Japanese, b. 1951, Good Rabbit, 2018-2024, bronze, patinated, 120 x 58 x 55 cm, Edition of 5 (#1/5) / L’Appartement Antiparos © Photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
L’Appartement présente « Melting Beauty » à Antiparos : Un accrochage qui refuse le mur blanc
Le parti pris est immédiatement lisible. Les œuvres ne sont pas alignées sur des cimaises : elles habitent la maison, débordent vers les terrasses, se prolongent dans le paysage. Les sculptures d’Arlene Shechet, Girlfriend, Flirt, occupent l’extérieur comme des présences déjà installées. La lumière de l’Égée fait le reste : à midi elle écrase, en fin de journée elle sculpte.
Le commissaire, Craig Burnett, ne s’en cache pas. « Cela convient parfaitement au lieu, du point de vue du titre, l’idée de fonte, de liquéfaction, mais aussi la sensualité de l’émotion », déclare-t-il à Artsy. Et plus loin, sans précaution : « L’exposition est investie de ce sentiment d’éros. »
Canadien élevé à Vancouver, Burnett a écrit pour Modern Painters, travaillé à la Tate Modern sur les questions d’interprétation, passé sept ans chez White Cube, et dirige aujourd’hui les expositions de la galerie Pilar Corrias à Londres. Il publie peu, un Jeff Wall chez Tate Publishing en 2005, et le texte curatorial de Melting Beauty se lit comme le travail de quelqu’un qui n’écrit que lorsqu’il a quelque chose à dire. Sa thèse, en une phrase :
« L’exposition propose que la beauté est une conversation entre ce qui nous terrifie le plus et les délices terrestres de nos sens. »


Martha Jungwirth Austrian, b. 1940
Memorial I (Triptychon), 2021
oil on paper on canvas
238 x 563 x 2 cm
93 3/4 x 221 5/8 x 3/4 in
© Martha Jungwirth / Bildrecht, Wien 2026. ProLitteris (FR)(DE).
Photo: Photo by Ulrich Ghezzi.

Amy Sillman American, b. 1955
Test Strips, 2014
ink and gouache on ink jet print on canvas
122 x 736 cm
48 x 289 3/4 in
© Amy Sillman
Photo: Photo by Julien Gremaud
Schiller, convoqué sans pédanterie
Le titre vient d’un texte précis : les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, que Friedrich Schiller publie en 1795 dans la revue Die Horen. À la seizième lettre, il distingue deux beautés. La schmelzende Schönheit, la beauté fondante, qui unit la sensibilité et la raison et détend un esprit devenu trop tendu par la pensée. Et l’energische Schönheit, la beauté énergique, du côté du sublime, qui raidit au contraire un esprit relâché.
Schiller prévient qu’il faut les deux : si la beauté fondante l’emporte, menacent la mollesse et l’énervement ; si c’est l’énergique, la sauvagerie et la dureté. Le texte de l’exposition retient la première, et la relie à Hésiode, Éros y est dit lusimelēs, « celui qui dénoue les membres ». Le fondu, chez les Grecs, était déjà une affaire de corps.

Deep Pond, 2026
oil, acrylic, paper mache, dried buds, mud, paper on linen
61 x 61 cm
24 x 24 in
© Joan Snyder. ProLitteris (DE).
Photo: Photo by Adam Reich.
Cette armature intellectuelle aurait pu écraser l’accrochage. Elle ne le fait pas, parce que les œuvres tiennent. Le Deep Pond de Joan Snyder, organise une abondance florale autour d’une forme abyssale, exactement l’entropie que le texte annonce. Le Shapeshifter (blooming silently in all directions) de Liliane Tomasko fait de l’agitation du geste une inquiétude, avec des poches de couleur en guise de refuges.

Shapeshifter (Lurking behind Cobalt Green), 2024
acrylic and acrylic spray on aluminium
61 x 102 cm
24 x 40 in
© Liliane Tomasko
Photo: Photo by Ollie Hammick
L’Appartement présente « Melting Beauty » à Antiparos : Seize noms, quatre générations, trois successions
La liste est ambitieuse pour cette exposition d’été dans une maison particulière : Agustín Cárdenas, Nigel Cooke, Alekos Fassianos, Sally Gabori, Leiko Ikemura, Amorelle Jacox, Martha Jungwirth, Konstantina Krikzoni, Sean Scully, Arlene Shechet, Yinka Shonibare, Amy Sillman, Joan Snyder, Liliane Tomasko, Kaifan Wang et Kennedy Yanko.

Fruit de la Mémoire [Fruit of Memory], 1981
white marble
104 x 130 x 61 cm
41 x 51 1/8 x 24 in
© Agustín Cárdenas. ProLitteris (DE).
Photo: Photo by Elena Tiniakou.
Trois d’entre eux sont des successions. Cárdenas, sculpteur cubain passé du groupe Los Once au surréalisme parisien, Breton louait une main « efficace comme une libellule ». Fassianos, figure tutélaire de la modernité grecque, disparu en 2022. Et Sally Gabori, artiste aborigène du peuple Kaiadilt, qui commença à peindre en 2005, à quatre-vingt-un ans, et dont l’abstraction éclatante figure son country, la mer, le ciel, les pièges à poissons de l’île Bentinck.

Thundi, 2009
acrylic on linen
196 x 300 cm
77 1/8 x 118 1/8 in
© The Estate of Sally Gabori. © Sally Gabori. Copyright Agency and ProLitteris (DE).
Photo: Courtesy of the artist and Salon 94.
Le reste couvre quatre générations, de Jungwirth née en 1940 à Kaifan Wang né en 1996. Une seule de ces artistes est formellement représentée par L’Appartement : Konstantina Krikzoni, née en Chalcidique, formée au Royal College of Art, qui avait eu son solo à Genève en début d’année. Les autres relèvent d’ailleurs, Jungwirth chez Ropac, Cooke et Shechet chez Pace, Sillman chez Gladstone, Ikemura chez Lisson.

Konstantina Krikzoni Greek, b. 1987
The Painter, 2026
oil on linen
225 x 160 cm
88 5/8 x 63 in
© Konstantina Krikzoni
Photo: Photo by Robert Glowacki
Untitled, 2021
oil on paper on canvas
163 x 46.8 cm
64 1/8 x 18 3/8 in
© Martha Jungwirth / Bildrecht, Wien 2026. ProLitteris (FR)(DE)
Photo: Sarah Heitzmann / LUXE.NET
C’est le réseau du commissaire qui explique une partie de l’affiche. Joan Snyder le dit sans détour : « L’idée d’être dans une exposition en Grèce dont il assurait le commissariat semblait intrigante. Bien sûr que j’ai dit oui. »

Scented Herbage of My Breast, 2026
oil, oil stick, acrylic on canvas
120 x 160 cm
47 1/4 x 63 in
© Kaifan Wang
Photo: Courtesy of the artist and GNYP Gallery
Qu’est-ce que L’Appartement
Pour comprendre ce qui se joue à Antiparos, il faut remonter à Genève, rue Pierre-Fatio, au deuxième étage d’un immeuble ancien du quartier des Eaux-Vives. L’APPARTEMENT y a ouvert en 2024 dans un ancien logement reconverti, le nom n’est pas une métaphore.
Sa fondatrice, Thea Montauti d’Harcourt Lyginos, a étudié l’économie et le management des arts à la Bocconi, travaillé chez Sotheby’s à Londres puis chez Gagosian à Genève, avant de fonder son cabinet de conseil en 2017. Son prénom signifie « déesse » en grec : sa mère, passionnée de Grèce antique, l’avait choisi ainsi.
« La galerie a été conçue comme un salon moderne, ces lieux culturels des XVIIème et XVIIIèmesiècles souvent tenus par des femmes », explique-t-elle à Whitewall. L’équipe est presque entièrement féminine. Et le diagnostic sur sa ville est sans complaisance : « Genève est connue pour l’horlogerie et la finance, moins pour l’art contemporain. »
![Alekos Fassianos, Χωρίς τίτλο [Untitled], 1978](https://static-assets.artlogic.net/w_1600,h_1600,c_limit,f_auto,fl_lossy,q_auto/artlogicstorage/tmdhl/images/view/a5671fedb223b2d2eb5cf1437a90e14aj/l-appartement-artgallery-alekos-fassianos-untitled-1978.jpg)
Alekos Fassianos Greek, 1935-2022
Χωρίς τίτλο [Untitled], 1978
oil on canvas
115 x 160 cm
45 1/4 x 63 in
© Alekos Fassianos. ProLitteris (DE).
Photo: Photo by Katoufas Brothers.
L’exposition inaugurale, à l’automne 2024, réunissait vingt-quatre œuvres de Takis, dont des pièces de la collection Emfietzoglou, face à dix-huit sculptures d’Yves Dana. Depuis, la programmation a alterné art aborigène et modernistes, art brésilien et solo shows.
Sur ce que la galerie ne sera pas, elle est catégorique : « Je n’ai jamais envisagé cette sorte de cube blanc multinational, avec de nombreux espaces à travers le monde. Cela n’a jamais été l’ambition. » Un projet hors-les-murs à Turin est à l’étude, elle parle d’y réfléchir, pas de le planifier, et l’échéance ne serait pas avant deux ans.

/tongue\, 2026
oil on canvas
228.6 x 193 cm
90 x 76 in
© Amorelle Jacox
Photo: Photo by Inna Svyatsky / installshots.art
Mechanics of a shadow, 2026
oil on canvas
101.6 x 76.2 cm
40 x 30 in
© Amorelle Jacox
Photo: Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Antiparos, une île d’art, elle aussi
L’île n’est pas vierge d’art. Eva Presenhuber y tient depuis 2014 un espace saisonnier baptisé Kastro, dans la vieille ville, où sont passés Joe Bradley, Sam Falls et Tobias Pils. Dominique Lévy y a ses attaches. Tom Hanks et Rita Wilson y passent l’été depuis longtemps, Sofia Coppola aussi. « Historiquement, Antiparos a toujours attiré une foule très portée sur l’art », observe Montauti d’Harcourt Lyginos.
Mais la comparaison avec les autres îles est éclairante. À Hydra, la Fondation DESTE de Dakis Joannou occupe les anciens abattoirs cédés par la municipalité depuis 2009, et y programme chaque été un projet, Cattelan, Koons, Kara Walker, Nari Ward cette année. C’est une institution privée, gratuite et publique. À Mykonos, Dio Horia est une galerie commerciale insérée dans le tissu du luxe.

Nightfall, 2026
oil on linen
170 x 135 cm
66 7/8 x 53 1/8 in
© Nigel Cooke
Photo: Photo by Robert Glowacki

Joan Snyder American, b. 1940
Deepest Spring, 2024
oil, acrylic, paper mache, burlap, rose petals, colored pencil on canvas in two parts
127 x 152.4 cm
50 x 60 in
Each panel 127 x 76,5 x 4 cm (50 x 30,11 x 1,57 in)
© Joan Snyder. ProLitteris (DE).
Photo: Photo by Adam Reich.
Antiparos ne relève ni de l’un ni de l’autre. Aucune fondation, aucune galerie permanente. Melting Beauty se tient dans une maison particulière, sur rendez-vous. C’est le format le plus fermé des trois, et, aux yeux de la galerie, le plus juste. « Cela reflète la conviction que des rencontres significatives avec l’art peuvent et doivent se produire au-delà des centres établis », explique-t-elle à Galerie Magazine. « Les îles deviennent des lieux importants d’échange culturel. »
Reste que l’exposition est marchande, les œuvres sont à vendre, prix sur demande, et que le seuil d’entrée est celui d’un rendez-vous accordé. À quelques centaines de mètres, sur Despotiko, l’archéologue Yannos Kourayos dégage un temple archaïque plus grand, dit-il, que celui de Délos. Les deux chantiers se regardent. L’un est ouvert à tous.

Bronze VIII (Pink, Turquoise & Green), 2022
bronze sculpture, hand-painted with Dutch wax pattern
55 x 105 x 61 cm
21 5/8 x 41 3/8 x 23 7/8 in
© Yinka Shonibare. ProLitteris (FR)(DE).
Photo: Photo by Stephen White & Co.
Melting Beauty, Antiparos, jusqu’au 31 août 2026, sur rendez-vous – antiparos@lappartement-geneve.com. L’APPARTEMENT, rue Pierre-Fatio 5, 1204 Genève.

Figures in a Landscape (after Philpot), 2026
oil on linen
200 x 220 cm
78 3/4 x 86 5/8 in
© Konstantina Krikzoni
Photo: Photo by Robert Glowacki



























