À l’approche du million d’euros, l’horlogerie de luxe quitte le terrain du commerce pour entrer dans celui de l’exception pure. Les grandes complications n’additionnent plus un simple tourbillon à un chronographe : elles associent répétition minutes, quantième perpétuel et sonnerie dans un même mouvement, quand elles ne réinventent pas l’architecture du calibre. Les séries se resserrent, parfois à moins de dix exemplaires, et le prix lui-même échappe souvent à toute mention publique, réservé à la confidence du rendez-vous en boutique. Notre sélection réunit dix garde-temps entre 320 000 et 850 000 euros, du plus grand tourbillon jamais logé dans un boîtier-bracelet à la réunion de trois grandes complications majeures dans un seul mouvement genevois.
Vacheron Constantin Hommage au Règne Animal : La manufacture ouvre ses ateliers à des mains étrangères au monde de l’horlogerie
Vacheron Constantin dévoile Hommage au Règne Animal. La série réunit six montres concept où la plume, le verre, le papier, l’or brodé et le bois racontent chacun un animal. La maison la présente aussi sous son nom international, Tribute to the Animal Kingdom. Fait rare dans les métiers d’art horlogers, chaque artisan signe son cadran de son nom. Le programme s’appelle One of Not Many Crafts.
Vacheron Constantin lance ainsi Hommage au Règne Animal sous le programme One of Not Many Crafts. Chaque garde-temps associe un animal à un savoir-faire éloigné de l’horlogerie traditionnelle. Les noms anglais des six pièces fusionnent la créature et la technique. Feathersnake pour la plume, Glassoctopus pour le verre, Oraygami pour l’origami, Tigerbroidery pour la broderie d’or, Papercroc pour le papier, Woodenwings pour le bois.
Sandrine Donguy, directrice produit et création, résume la vocation de la maison. Elle veut « repousser sans relâche les limites de la Haute Horlogerie ». Christian Selmoni, directeur du style et du patrimoine, y voit une forme d’incubation créative. Elle ouvre, dit-il, « de nouvelles possibilités d’expression artistique dans les contraintes de l’horlogerie ».
Sur sa page officielle, Vacheron Constantin insiste sur le dialogue entre artistes indépendants et maîtres d’art internes. Ce dialogue a fait émerger de nouveaux outils et de nouvelles méthodes de travail. Chaque artiste a dû composer avec un espace réduit. À peine 4 millimètres séparent le cadran du verre saphir, dans un boîtier de 42 millimètres.

Feathersnake fait naître un serpent imaginaire dans la plume
Le plumassier français Julien Vermeulen façonne un serpent imaginaire. Plus de deux cents fragments, découpés dans sept plumes rares de lophophore, composent ses écailles. Montées sur papier de soie, elles sont fixées à une applique métallique. Celle-ci les élève à trois millimètres au-dessus du cadran. L’iridescence naturelle des plumes creuse l’illusion de profondeur. Le feuillage environnant se compose de plumes d’oie.

Pour atteindre cette précision, l’artisan a d’ailleurs fabriqué son propre micro-scalpel, à partir d’une aiguille façonnée. Recherche et prototypage compris, le cadran a exigé environ deux cent cinquante heures de travail. Vermeulen a découvert la plumasserie dans l’atelier du couturier Jean-Paul Gaultier, avant de fonder son propre atelier en 2014. Sur ce projet, la concentration exigée l’a limité à quatre heures de travail par jour. L’œil du serpent, en or et émail, ferme la composition. Le bracelet en cuir de veau vert reprend le motif végétal du cadran.

Glassoctopus façonne une pieuvre transparente dans le verre soufflé
Le sculpteur italien Simone Crestani prend en charge le verre. Il fait fondre de minuscules baguettes de verre, puis les façonne avec des outils en tungstène conçus sur mesure. Le procédé rappelle une impression 3D réalisée à la main. Ainsi, la pieuvre transparente ne dépasse que 3,5 millimètres au-dessus du cadran. Elle semble suspendue sur une base en or guilloché, laquée d’un bleu presque noir.

Le développement du modèle a duré plus d’un an, avec des premiers prototypes au printemps 2025. Chaque prototype a demandé au moins trois jours de travail. Crestani travaille le verre depuis vingt-cinq ans. Il avait déjà sculpté des abeilles miniatures pour un gobelet présenté à Homo Faber, mais jamais à cette échelle microscopique. Un bracelet en cuir de veau bleu, embossé de tentacules, accompagne la pièce.

Oraygami plie le papier en raies manta suspendues
L’artiste japonaise Anja Midori est basée en Allemagne. Elle suspend un groupe de raies manta miniatures au-dessus d’un cadran bleu nuit guilloché main. Longues de cinq à dix millimètres, les raies sont pliées dans un papier japonais teinté sur mesure. Montées sur de fines tiges en laiton, elles semblent en apesanteur.

Midori invente sa propre séquence de pliage après avoir étudié des images de raies réelles. Elle travaille sans grossissement, avec pour seuls outils ses doigts, ses ongles et parfois la pointe d’un cure-dent. Le développement du modèle s’étale sur deux ans, de 2024 à 2026. Les premières raies ont demandé jusqu’à six heures de pliage chacune. Midori pratique le micro-origami depuis une dizaine d’années et considère le pliage comme une discipline méditative. Le bracelet en cuir de veau bleu est embossé d’un motif de vagues.

Tigerbroidery, la pièce mise en avant, brode un tigre en fils d’or
Tigerbroidery incarne la pièce mise en avant de la série. L’artiste textile britannique Laura Baverstock brode un tigre aux reflets de miel et de mandarine. Les fils, en or jaune et blanc 9 carats, mesurent chacun moins d’un millimètre une fois découpés. Des fils de cuivre à revêtement céramique noir dessinent, par ailleurs, les rayures. Dix nuances de soie composent le seul regard de l’animal.

La broderie repose sur une soie verte teintée sur mesure, complétée par des fils de soie japonaise pour la jungle environnante. La maison a développé une plaque en titane perforée sur mesure. Elle permet de broder directement sur la structure de la montre, sans nuire au mouvement. Préparation de la soie, rembourrage, découpe des fils d’or, broderie : le cadran a demandé environ deux cent dix heures de travail. Diplômée de la Royal School of Needlework, Baverstock travaille aussi pour le cinéma et la haute couture. Le bracelet en cuir de veau vert reprend le feuillage du cadran.

Papercroc sculpte un crocodile blanc dans le papier de coton
La papetière parisienne Marianne Guély façonne un crocodile entièrement blanc, dissimulé dans un feuillage qui semble recouvert de neige. Elle travaille des feuilles de papier de coton, de 250 et 300 grammes, gaufrées puis découpées au laser. En effet, la composition ne dépasse pas trois millimètres de hauteur, une prouesse pour un matériau réputé fragile en haute horlogerie.

Des matrices en laiton, gravées des écailles et du feuillage, sont chauffées entre 60 et 70 degrés puis pressées sur le papier. Les quatre guichets du cadran s’intègrent d’ailleurs à la composition : le crocodile semble s’y nicher naturellement. Formée au design industriel, Guély collabore de longue date avec Cartier, Valentino et Grand Seiko, jamais toutefois à cette échelle. Le bracelet en cuir de veau gris prolonge le motif végétal du cadran.

Woodenwings donne des ailes à un faucon en marqueterie de bois
L’architecte et marqueteuse parisienne Anna Le Corno est formée à l’École Boulle. Elle clôt la série avec un faucon féroce en pleine envolée. Douze essences de bois composent l’oiseau, assemblées selon trois techniques de marqueterie différentes. La marqueterie circulaire habille l’arrière-plan, la marqueterie sculptée en superposition façonne le corps. Une méthode plume par plume, mise au point pour ce projet, construit l’aile.

Les outils traditionnels de menuiserie se sont révélés inutilisables à cette échelle. L’artiste les a remplacés par des scalpels de précision et des instruments de ponçage fabriqués sur mesure. L’aile s’étire ainsi jusqu’à la limite du verre saphir. Le travail vaut à Le Corno le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris, catégorie Jeune Talent. Le bracelet en cuir de veau bleu affiche un motif rayé qui prolonge le langage du cadran.

Vacheron Constantin Hommage au Règne Animal : Un même mouvement laisse le champ libre au décor
Les six garde-temps partagent le même mouvement automatique, le calibre 2460 G4. Il compte 237 composants et 27 rubis, pour une réserve de marche de 40 heures. Cette base affiche les heures, les minutes, le jour et la date par quatre guichets répartis en périphérie du cadran. Aucune aiguille ne traverse le centre. Ce choix libère ainsi toute la surface pour le travail artistique.

La masse oscillante, en or 22 carats, porte une gravure à la main de motifs inspirés des outils des artisans. Chaque montre est en outre associée à un bracelet en cuir de veau, dont le décor gaufré reprend le langage visuel du cadran. C’est une signature commune à toute la série. Le boîtier de 42 millimètres existe en or blanc ou en or rose selon les modèles.

Le règne animal accompagne Vacheron Constantin depuis 1826
Vacheron Constantin cultive ce goût pour la faune depuis près de deux siècles. Avec pour exemple sa collection en hommage aux signes du zodiac chinois. En 1826, la maison signe une montre de poche en or ornée d’un serpent émaillé noir, sertie de turquoises et d’améthystes. Elle a aujourd’hui exactement deux cents ans.

En 1910, un pendentif en forme de scarabée dissimule un cadran miniature sous ses ailes. Serties de diamants et de rubis, elles s’ouvrent dans le goût Art nouveau. En 1923, un oiseau en laque de Chine orne une montre de poche Art déco. La pièce naît de la collaboration avec Ferdinand Verger, alors représentant de la maison en France.
En 1996, Vacheron Constantin rend hommage à l’ornithologue John James Audubon. Une dizaine de cadrans émaillés reproduisent chacun un oiseau de son ouvrage Birds of America. En 2011, la série Métiers d’Art Univers Infinis reprend un motif inspiré du peintre Maurits Escher. Des colombes y sont serties de quarante diamants. En 2022, la pièce unique Les Cabinotiers Hippocampe combine guillochage figuratif, gravure et émail cloisonné. Hommage au Règne Animal prolonge ainsi une thématique récurrente, plutôt qu’elle n’en ouvre une nouvelle.
Vacheron Constantin Hommage au Règne Animal : En signant ses artisans, Vacheron Constantin s’écarte de la tradition genevoise
Le choix éditorial le plus marquant ne tient pas au bestiaire, mais à la signature. Le dossier de presse de Vacheron Constantin à propose de la collection « Vacheron Constantin Hommage au Règne Animal » nomme les six artisans, détaille leur parcours et publie une interview de chacun. Cette pratique s’écarte de la doctrine genevoise des métiers d’art. Le savoir-faire y reste, en principe, attaché à la manufacture plutôt qu’à une personne. Cartier et Hermès nomment déjà leurs artisans depuis plusieurs années. Vacheron Constantin, en revanche, n’avait pas franchi ce pas à cette échelle.
La nuance se joue toutefois dans le canal choisi. Sur sa page produit destinée au grand public, la maison décrit chaque technique sans citer un seul artisan. La reconnaissance individuelle passe donc par la presse, pas par la vitrine commerciale. Cette distinction mérite d’être suivie si Vacheron Constantin généralise la pratique à d’autres collections Métiers d’Art.
Cette bascule pose une question de fond pour le groupe Richemont. Les six ateliers sollicités restent indépendants, recherchés par la mode et la joaillerie. Savoir si la maison a signé des accords d’exclusivité ou de simples commandes ponctuelles éclairerait sa stratégie. La rareté des savoir-faire reste un enjeu croissant dans le luxe. À ce stade, néanmoins, ni prix, ni tirage, ni disponibilité commerciale n’ont été communiqués. Ces six montres restent des pièces concept, présentées comme telles par la manufacture.


























