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Katrien Van Der Schueren : « Une sculpture devrait se révéler lentement, comme un paysage ou une personne » – Rencontre avec une sculptrice de l’espace

Date : 27 août 2026
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De la Belgique à Los Angeles, Katrien Van Der Schueren construit une œuvre qui refuse les frontières entre sculpture, architecture et expérience. Bois, pierre, plâtre, résine ou béton deviennent sous ses mains les matériaux d’une même conversation. Rencontre avec une artiste qui façonne moins des objets que des lieux de mémoire, de découverte et d’émerveillement.

Certaines œuvres ne cherchent pas à être regardées. Elles demandent davantage : être approchées, touchées, habitées. Elles invitent le visiteur à ralentir, à retrouver une forme d’attention devenue rare, jusqu’à découvrir que la sculpture n’est plus seulement une présence dans l’espace, mais un espace en elle-même. C’est précisément dans cet interstice que travaille Katrien Van Der Schueren. Née en Belgique, installée à Los Angeles depuis plus de vingt ans, cette artiste autodidacte développe une pratique où sculpture, architecture et installation immersive se rejoignent naturellement. Bois, pierre, métal, résine, plâtre, chanvre ou béton ne sont jamais de simples matériaux : ils deviennent des partenaires de création, porteurs d’une mémoire propre avec laquelle elle engage un dialogue patient.

Ses œuvres interrogent notre manière d’habiter un lieu, de circuler, de toucher, de nous souvenir. Derrière leurs formes organiques se cachent parfois des compartiments secrets, des récits enfouis, des invitations à participer. Une approche discrètement subversive qui rappelle que les gestes les plus silencieux sont souvent les plus puissants.

À travers cette conversation, Katrien Van Der Schueren revient sur son parcours, son rapport aux matériaux, l’influence de Los Angeles, son projet The Ark of Us et cette conviction qui traverse toute son œuvre : la véritable création commence là où l’objet devient expérience.

Katrien Van Der Schueren

Katrien Van Der Schueren, vous êtes belge, autodidacte, installée à Los Angeles. Trois mots qui racontent déjà une certaine liberté. Qu’est-ce qui vous a menée ici, non pas géographiquement, mais intérieurement ?

La curiosité, avant tout. Et l’amour.

J’ai suivi mon mari à Los Angeles. Nous devions y rester trois ans ; cela fait désormais plus de vingt ans. On ne planifie pas vraiment la vie. Elle nous emmène là où nous ne l’attendions pas.

J’ai toujours ressenti ce besoin d’explorer. Grandir en Belgique m’a transmis un profond respect pour l’histoire, les savoir-faire et les multiples couches de sens qui composent les lieux. Los Angeles, elle, m’a offert la possibilité de remettre en question mes certitudes, de penser plus largement, de me réinventer.

Mon parcours n’a jamais consisté à chercher des réponses, mais plutôt à suivre mon intuition.

Katrien Van Der Schueren

Si vous deviez vous présenter en quelques mots, comment définiriez-vous votre univers ?

Je suis sculptrice, exploratrice, collectionneuse d’histoires… et fabricante professionnelle de choses difficiles à catégoriser.

Mon univers est construit autour de l’émerveillement. Je crée des sculptures, des interventions architecturales et des environnements immersifs qui invitent chacun à toucher, découvrir et participer.

J’aime l’idée qu’une œuvre ne se révèle jamais immédiatement. Comme un paysage ou une personne, elle demande du temps. Plus on vit avec elle, plus elle révèle de nouvelles strates.

Katrien Van Der Schueren
Palm Spring Fire place Crédits photos : Marcia Prentice

Vous travaillez le bois, la pierre, le métal, la résine ou encore le plâtre. Vous parlez souvent de ces matériaux comme de véritables collaborateurs. Que vous enseignent-ils ?

La patience. L’humilité. Et parfois… l’obstination.

Chaque matériau possède sa personnalité. Certains sont généreux, d’autres plus capricieux. Certains vous résistent à chaque étape.

Je travaille directement avec le bois, l’argile, le plâtre, la résine, le chanvre, le béton, la pierre, mais aussi avec des matériaux empruntés au monde de la construction ou du quotidien.

Le processus ressemble souvent à une danse. Parfois à une lutte. Et certains jours, à une véritable thérapie de couple. L’œuvre naît quelque part entre l’intention et l’abandon.

Katrien Van Der Schueren
Katrien Van Der Schueren
Envelope Sconces / Ark of Us Crédits photos : Marcia Prentice

Katrien Van Der Schueren, votre travail est souvent décrit comme féminin, puissant et discrètement subversif. Comment une sculpture, si silencieuse, peut-elle être subversive ?

Je crois que les choses silencieuses sont souvent sous-estimées.

Une sculpture peut remettre en question nos habitudes sans jamais hausser la voix. Elle peut ralentir notre rythme, inviter au toucher dans un monde rempli de « Ne pas toucher », créer de l’intimité là où l’on attend de la distance, ou rendre le visiteur acteur plutôt que simple observateur.

Je cache parfois des compartiments secrets dans mes sculptures. C’est déjà, en soi, un geste assez subversif dans le monde de l’art.

Plus largement, je crois qu’offrir des moments d’émerveillement et de connexion dans une société obsédée par la vitesse et les écrans constitue une forme de résistance silencieuse.

Katrien Van Der Schueren
Ark of Us, PAD Paris 2026 Crédits photos : Marcia Prentice

Vos œuvres semblent constamment osciller entre la brutalité de la matière brute et la douceur de leurs formes. Cherchez-vous cette tension ?

Ni l’un ni l’autre.

Je crois simplement que cette tension est celle de la vie.

Nous sommes tous faits de force et de vulnérabilité, de permanence et d’impermanence, de certitudes et de doutes. Les matériaux portent eux aussi cette mémoire : ils conservent leur origine tout en devenant autre chose.

Je n’essaie pas de résoudre cette contradiction. J’essaie de lui rendre hommage.

Katrien Van Der Schueren
Black Burned Curio Crédits photos : Ylva Erevall

Katrien Van Der Schueren, vous intervenez désormais à l’échelle de l’architecture : colonnes, cheminées, plafonds, portes… À quel moment une sculpture cesse-t-elle d’être un objet pour devenir un espace ?

À partir du moment où elle commence à transformer une expérience plutôt qu’à simplement occuper un lieu.

Lorsqu’une œuvre modifie notre manière de circuler, de nous rassembler, de toucher, de nous souvenir ou d’entrer en relation avec les autres, elle dépasse son statut d’objet.

Je m’intéresse de plus en plus à des œuvres dans lesquelles on entre plutôt qu’à des œuvres que l’on regarde.

Katrien Van Der Schueren
Marlena Mural Crédits photos : Ylva Erevall

Créer à l’échelle d’un bâtiment signifie aussi créer pour accompagner la vie quotidienne des personnes qui l’habiteront. Cette responsabilité influence-t-elle votre travail ?

Absolument.

L’architecture entre dans une relation durable avec ceux qui vivent autour d’elle. Elle accompagne leurs gestes, leurs conversations, leurs souvenirs.

Cela m’oblige à penser bien au-delà de l’esthétique.

Le plus beau compliment n’est pas qu’une œuvre impressionne le jour de son installation. C’est que, plusieurs années plus tard, quelqu’un continue encore d’y découvrir quelque chose de nouveau.

Katrien Van Der Schueren
Katrien Van Der Schueren
Embrace Sconces Crédits photos : Marcia Prentice

Qu’est-ce qu’une œuvre site-specific exige de vous que le travail en atelier ne demande pas ?

L’écoute.

L’observation.

Chaque lieu possède déjà son histoire, sa lumière, ses proportions, son énergie.

Mon rôle n’est pas d’imposer une œuvre à un espace, mais d’entrer en conversation avec lui.

Les meilleures œuvres in situ donnent l’impression d’avoir toujours appartenu au lieu.

Katrien Van Der Schueren
Black Burned Curio Crédits photos : Ylva Erevall

Katrien Van Der Schueren, les voyages nourrissent constamment votre travail. Que vous a offert Los Angeles que l’Europe ne pouvait pas vous donner ?

L’échelle.

Los Angeles a profondément élargi mon regard. Ici, l’art, le design et l’architecture ne vivent pas dans des disciplines séparées : ils partagent la même table.

C’est une ville construite sur la réinvention permanente. Cette liberté m’a permis d’imaginer mon travail sans catégories.

Katrien Van Der Schueren
Envelope Sconces – Crédits photos : Marcia Prentice

Katrien Van Der Schueren – The Ark of Us est une œuvre consacrée à la mémoire, à la transmission et à la participation. Pourquoi avoir choisi la figure de l’arche ?

Parce que l’humanité a toujours construit des arches.

Pas seulement physiques, mais aussi émotionnelles et culturelles.

Nous conservons des photographies, des lettres, des recettes, des chansons, des histoires… Nous cherchons constamment à préserver ce qui compte avant que le temps ne l’emporte.

The Ark of Us explore cet élan universel.

Inspirée du mythe de l’arche, l’œuvre fonctionne comme une archive vivante façonnée par de multiples mains. Des compartiments secrets permettent à chacun d’y déposer un souvenir, une histoire, un espoir ou un secret.

J’aime penser qu’il s’agit d’une mémoire collective déguisée en sculpture.

Existe-t-il une œuvre que vous n’avez pas encore réalisée ?

Oui.

Je rêve de créer des environnements entièrement immersifs dans lesquels les visiteurs pourraient entrer, explorer et contribuer.

Des projets situés quelque part entre sculpture, architecture, archéologie et chasse au trésor.

Des œuvres où la découverte deviendrait le véritable médium.

J’ai parfois le sentiment que cette œuvre existe déjà quelque part. J’essaie simplement de la rattraper.

Katrien Van Der Schueren
Bloom – Crédits photos : Marcia Prentice

Katrien Van Der Schueren, un livre, un film, une chanson ?

Un livre : Emotional Inheritance de Galit Atlas.

Un film : Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Une chanson : Pure Imagination, dans la version de Jamie Cullum.

Enfin, quelle est votre définition du luxe ?

Le luxe, c’est la liberté d’explorer.

Découvrir quelque chose d’inattendu, créer un lien avec cette découverte et accepter qu’elle nous transforme.

On associe souvent le luxe à la rareté ou à l’abondance. Pour moi, il est profondément humain.

C’est la capacité à s’émerveiller, à remarquer les détails, à continuer de découvrir.

La découverte nous fait sentir vivants.

La connexion donne du sens à cette découverte.

Et la transformation qui en découle est, sans doute, l’un des plus grands luxes que la vie puisse offrir.

Retrouvez aussi le travail de Katrien Van Der Schueren dans nos coups de coeur au PAD 2026, présentée par la Galerie Jag.

Katrien Van Der Schueren
Katrien Van Der Schueren Crédits photos : Ylva Erevall

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