L’histoire de l’art n’anticipe pas toutes les rencontres. Nicole Kidman et Constantin Brancusi : voilà une paire que personne n’avait vue venir. Et pourtant, c’est précisément ce dialogue improbable entre une actrice oscarisée et un bronze de 1913 que Christie’s a choisi pour lancer la campagne de sa vente la plus ambitieuse de la saison de printemps. Le 18 mai 2026 à New York, la Danaïde de Brancusi a été adjugée 107,6 millions de dollars, nouveau record mondial pour le sculpteur roumain, et deuxième sculpture la plus chère jamais vendue aux enchères, derrière un Giacometti de 1947 adjugé 141,3 millions à Christie’s en 2015. Le pari était audacieux. Le résultat, historique. Et le film de Nicole Kidman, finalement, était beaucoup plus qu’une campagne de communication.
Liaigre, l’art qui habite l’espace : Rencontre avec Carlos Sicilia, curateur d’une vision
L’art, chez Liaigre, n’arrive pas après. Il n’est pas convoqué pour habiller un espace déjà pensé, ni posé comme une signature sur un intérieur achevé. Il fait partie de la conception même, au même titre que le choix d’un bois, la courbure d’un dossier ou la qualité d’une lumière. C’est cette conviction rare, héritée de Christian Liagre et portée aujourd’hui avec une discrétion et une précision remarquable par Carlos Sicilia, commissaire d’exposition et curateur art de la maison, qui fait de Liaigre bien plus qu’une maison de design. Un lieu où la beauté, pour exister pleinement, a besoin de se confronter à une œuvre.

Œuvres : Michael Biberstein, Target, 2011, Acrylic on canvas, 190 x 190 cm / Henri Michaux, Sans titre, 1957, Chinese ink, colored ink on Japanese paper, 62 x 46 cm / © LUXE.NET
Christian Liaigre n’a pas seulement dessiné des meubles : il a élevé le mobilier au rang d’art de vivre, alliant perfection des proportions, exigence du confort et pureté des lignes à une vision plus vaste de l’espace, où chaque création participe à l’élaboration d’atmosphères, d’univers et d’une véritable philosophie esthétique. Depuis les années 1980, la maison qui porte son nom a imposé au design de luxe une grammaire singulière et radicale : peu de matières, beaucoup d’âme. Du bois sombre et du lin brut, des volumes épurés qui respirent, des intérieurs où rien n’est en trop et où tout, pourtant, est nécessaire. Ce minimalisme sensuel, à la fois rigoureux et profondément humain, a fait de Liaigre l’une des maisons de design les plus respectées au monde, aussi bien dans les appartements privés de la rive gauche que dans les grands hôtels de Paris, Hong Kong à New York.
Mais Liaigre n’est pas seulement une histoire de mobilier. C’est une histoire de regard. Et ce regard, depuis toujours, s’est nourri de l’art. Pas l’art comme accessoire ou comme validation culturelle, mais l’art comme prolongement naturel d’une pensée de l’espace, comme dimension supplémentaire d’un intérieur qui cherche à exister au-delà du fonctionnel. C’est pour incarner cette conviction que Carlos Sicilia a rejoint la maison, d’abord dans l’ombre, rue du Bac, avant de déployer pleinement sa vision lors de l’ouverture du showroom du Faubourg Saint-Honoré en 2018. Commissaire d’exposition, fils d’un artiste peintre espagnol, formé entre les galeries et les œuvres, Carlos Sicilia est aujourd’hui le gardien de ce lien singulier entre Liaigre et la création contemporaine. Rencontre avec un homme de convictions, qui place la surprise, la cohérence et la beauté vécue au cœur de sa mission.

Bonjour Carlos, pouvez-vous vous présenter, vous, votre parcours ainsi que la sensibilité artistique qui a façonné votre regard ?
Je suis commissaire d’exposition, je développe une spécialité en art contemporain et moderne pour Liaigre.
J’ai grandi dans une famille d’artistes et de décorateurs. L’art était une valeur importante. Après des études en histoire de l’art, j’ai collaboré avec différentes galeries d’art contemporain avant de rejoindre Liaigre. Cette relation entre l’architecture, le design et l’art m’intéressait.

Œuvres : François Réau, To what extent II, 2025, Lead pencil and graphite on paper mounted on canvas, 114 x 195 cm / François Stahly, Horus, 1968 / Jungjin Lee, Voice #02, 2019 / © Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Vous souvenez-vous de votre première émotion artistique ?
Mon premier contact avec l’art fut l’atelier de mon père, qui est artiste peintre. Son atelier était à Majorque, en Espagne. Je me souviens de l’odeur de la peinture et de la cire.

Votre rencontre avec Liaigre ?
Je connaissais le travail de Christian Liagre depuis longtemps. J’étais impressionné par son esthétique, par l’âme des matériaux qu’il utilisait. J’ai vite perçu le lien de Liaigre avec l’art, et c’est ce qui m’a donné envie de venir travailler avec lui.
J’ai d’abord collaboré avec le studio Liaigre en tant que coordinateur sur différents projets d’architecture. Et progressivement, j’ai proposé des œuvres d’art pour des projets résidentiels et des yachts.
L’ouverture du flagship Liaigre en 2018 au 77 rue du Faubourg Saint-honoré, m’a permis de commencer à organiser des expositions.

Depuis sa fondation, Liaigre entretient un dialogue intime avec l’art. Comment cette relation s’inscrit-elle aujourd’hui dans l’identité contemporaine de la maison ?
Qu’il s’agisse de projets d’architecture, de création de mobilier ou de conception des showrooms, l’art apporte une nouvelle dimension à ces réalisations. Depuis quelques années, cet engagement s’est renforcé avec l’organisation d’expositions, de collaborations et d’événements artistiques.


Chez Liaigre, l’art ne semble jamais simplement décoratif. Il apparaît comme une présence qui dialogue avec l’architecture, le mobilier et la lumière. Comment concevez-vous cet équilibre subtil ?
Le style Liaigre poursuit une esthétique qui est en phase avec son temps, dans cette façon de penser l’espace et de vivre avec l’art et les artistes de notre époque. Le mobilier présenté occupe une fonction poétique en dialogue avec l’art. Les œuvres agissent comme des piliers autour desquels s’instaurent des dialogues, des conversations.

Qu’est-ce qui, dans une œuvre, vous fait immédiatement sentir qu’elle pourra entrer en résonance avec l’univers Liaigre ?
Le choix et le positionnement des œuvres d’art est réfléchi. Il doit être cohérent avec ce qui l’entoure. La qualité des espaces, les proportions sont étudiées afin de ressentir la singularité d’une œuvre.

Comment l’art modifie-t-il l’expérience sensorielle d’un espace ?
Les œuvres d’art structurent et rythment l’agencement de l’espace, renforcent la perception de l’architecture intérieure et du mobilier. L’installation des tableaux dans une relation dynamique les uns par rapport aux autres peut créer un jeu optique. Une œuvre peut ponctuer une perspective dans un espace de circulation.

Hiroshi Sugimoto, Lake superior, cascade river, 1995, Gelatin silver print, 50,8 x 61 cm, Edition of 25 / © Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Cherchez-vous consciemment des correspondances entre l’œuvre et les matières du lieu ?
Liaigre développe un minimalisme dans le choix des matériaux, dans ses intérieurs, et dans les œuvres qui procurent un environnement calme et rassurant. Les œuvres d’art convergent avec cet esprit.


Œuvres : Jungjin Lee, Thing #18, 2004, Silver print on Korean paper, 100 x 75 cm, Limited edition of 5 / Barnabé Moinard, Chantier à Barbacena, Minas Gerais, Bresil / © Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Vous travaillez en étroite relation avec galeries, artistes et collectionneurs à l’échelle internationale. Comment ces échanges nourrissent-ils la manière dont l’art est présenté chez Liaigre ?
Le style Liaigre est une invitation au voyage. Chaque projet d’architecture est pensé par rapport à un contexte. C’est une réflexion qui se prolonge jusqu’au choix des œuvres d’art. La diversité des expositions dans les showrooms reflète cette ouverture au monde.

Œuvres : Georg Baselitz, Tor nach Osten (Porte vers l’est), 2002, Linocut on Vivance de Schut rag paper, Edition of 3 (2 black and 1 blue), 228 x 170 cm / © Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Au fil des curations passées, y a-t-il une rencontre artistique ou une installation qui vous a particulièrement marqué ?
Le projet réalisé avec l’artiste japonais Tadashi Kawamata en 2023 m’a marqué. Ce nid de chaises sur la façade était spectaculaire, monumental. Cette installation éphémère exprimait la relation entre l’art et l’architecture, interrogeant le public sur une utilisation différente des meubles.

Comment décririez-vous votre processus de travail au quotidien ?
J’accompagne les architectes d’intérieur du studio Liaigre en leur proposant des projets d’expositions pour les showrooms. Nous préparons ensemble les intérieurs.
Les propositions d’œuvres se construisent en fonction de l’architecture du lieu et de la culture locale. Le choix des œuvres cherche à être cohérent avec l’esprit Liaigre, tout en créant des surprises et des découvertes.
Je développe un réseau d’artistes et de galeries avec lesquels collaborer. C’est un travail relationnel afin de nouer des rapports de confiance avec les différents acteurs du marché de l’art.
Mon travail quotidien est aussi lié au service de communication de Liaigre, et à l’organisation d’évènements dans les boutiques.
Quelle relation entretenez-vous avec les collectionneurs qui fréquentent les showrooms Liaigre ?
Les clients Liaigre découvrent au showroom des expositions qui changent régulièrement. Ils posent des questions sur les œuvres et les artistes, se renseignent, prennent le temps de voir, de revenir.
Certains clients s’initient à l’art contemporain à travers Liaigre et font l’acquisition d’une œuvre qui dialogue bien avec leur intérieur. Les œuvres exposées avec du mobilier autour permettent aux clients de se projeter, cela les rassure.
D’autres clients sont déjà collectionneurs, et recherchent des œuvres d’artistes qu’ils connaissent déjà. Ils souhaitent élargir leur champ de recherche.
Mon travail est de les guider vers des œuvres de qualité, d’artistes confirmés, qui sont portés par des galeristes importants. J’essaie de comprendre ce que les collectionneurs recherchent, et de les accompagner en leur apportant des propositions.
Si vous deviez définir en quelques mots la relation idéale entre art, design et architecture ?
Chaque discipline a besoin l’une de l’autre. La relation idéale entre elles est la créativité et la recherche.
Qu’est-ce qui a construit votre regard, au-delà du monde de l’art ?
Le cinéma a façonné mon regard. Les décors des films de Jacques Tati ou de Stanley Kubrick, les couleurs dans les films de Wong Kar-Wai, les scènes esthétiques de Quentin Tarantino.

Œuvres : Mara Fortunatović, Sheda unda, 2025, Stainless steel and urethane lacquer, 120 x 125 x 10 cm / © Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET
Quel est l’artiste que vous avez découvert récemment et qui vous a touché ?
Nous présenterons une exposition de l’artiste Française Pauline Guerrier en mai, sous la verrière de l’atelier au 3ème étage du 77 rue du Faubourg Saint-honoré.
Pauline Guerrier développe un travail abstrait et figuratif, lié à des techniques artisanales. Au cours de ses voyages en Inde et en Afrique, elle a appris à utiliser la broderie, la céramique, le verre, et la marqueterie de paille.
Son travail pose un nouveau regard sur l’artisanat. Il existe un lien fort avec l’univers Liaigre.

Et enfin, votre définition du luxe ?
Pour moi, le luxe dans le monde dans lequel on vit, est la sobriété, le silence et l’espace.


© Crédits photos – Sarah Heitzmann / LUXE.NET – © Crédits vidéo – AIRO STUDIO / Photo de couverture – AIRO STUDIO




































