En 1985, Christo et Jeanne-Claude avaient empaqueté le Pont Neuf dans 40 000 mètres carrés de polyamide doré. Pendant quatorze jours, le plus vieux pont de Paris avait disparu derrière une enveloppe qui le rendait plus visible que jamais. Quarante et un ans plus tard, JR accomplit quelque chose d’analogue et de profondément différent : non pas envelopper le pont, mais le creuser. Le transformer en grotte. Faire jaillir de ses flancs la mémoire géologique d’où ses pierres sont venues. La Caverne du Pont Neuf, ouverte au public depuis le 10 juin 2026 jusqu’au 28 juin, est accessible gratuitement vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis la Place du Pont Neuf, rebaptisée pour l’occasion Place du Pont Neuf, Christo et Jeanne-Claude.
Art Basel 2026 : Le regard se pose, l’année où le marché a retrouvé sa profondeur
Il y avait quelque chose de différent dans l’air à Bâle cette semaine. Pas l’excitation de la bulle spéculative que l’on a connue en 2021 et 2022, pas la morosité prudente de 2024 et 2025. Quelque chose de plus rare et de plus précieux dans le monde de l’art contemporain : un équilibre. Un sentiment partagé, de stand en stand, d’allée en allée, que le marché avait retrouvé sa gravité sans perdre son élan.

« C’est le meilleur Art Basel depuis quelques années »
a partagé Thaddaeus Ropac le soir du premier jour de preview. David Zwirner, qui annonçait 57 ventes avant la fin de l’après-midi du mardi, toutes œuvres et tous artistes confondus, ajoutait quelque chose de plus révélateur encore :

« C’est différent cette année, parce que c’est si large. Cela signifie qu’il y a un soutien large pour beaucoup d’artistes. »
C’est précisément ça. L’édition 2026 d’Art Basel n’a pas produit un ou deux records qui font semblant d’une santé générale. Elle a produit de la profondeur.

Le contexte : un marché en convalescence qui reprend confiance
Le rapport Art Basel & UBS 2026, publié en amont de la foire, avait posé le cadre. Les ventes mondiales d’art ont progressé de 4 % en 2025 pour atteindre 59,6 milliards de dollars, première croissance depuis 2022, après deux années consécutives de contraction. Le marché reste en dessous de son pic post-pandémique de 68,1 milliards de 2022, mais la direction a changé. Les foires d’art représentent désormais 35 % des ventes des galeries, contre 31 % en 2024, signe que la présence physique, la relation, l’expérience de l’œuvre en chair et en matière ont repris leur primauté sur les plateformes digitales dont la part recule à 15 %. Ce recalibrage est sain. Et Art Basel 2026, 290 galeries de 43 pays réunies dans les halles de la Messe Basel du 18 au 21 juin, en a été la démonstration la plus convaincante.

Basel Exclusive : la grande nouveauté de l’édition
L’initiative la plus remarquée de cette édition n’était pas une vente record mais une décision éditoriale : Basel Exclusive. Pour la première fois, la foire a invité ses galeries participantes à réserver des œuvres significatives pour leur première présentation publique exclusive au moment du preview VIP, transformant le mardi d’ouverture en véritable moment de dévoilement, comme une collection haute couture qui ne se révèle qu’à ceux qui sont là. Les galeries engagées dans cette initiative incluaient Hauser & Wirth, Gagosian, David Zwirner, Pace Gallery, Almine Rech, Sprüth Magers, Lévy Gorvy Dayan, Mennour, Sadie Coles HQ, Massimodecarlo, Galleria Continua, Xavier Hufkens, Galerie Chantal Crousel, Gomide & Co, Van de Weghe et Fortes D’Aloia & Gabriel. Les premières heures ont confirmé la pertinence de l’idée : Almine Rech a vendu un Picasso entre 6 et 6,5 millions de dollars dès le début du VIP Day, et Sprüth Magers a placé une œuvre de la série « Emoji » de John Baldessari avec une collection privée européenne pour 500 000 dollars.

Les grandes transactions : de Picasso à Twombly
La transaction la plus significative de la journée d’ouverture est venue de Hauser & Wirth, avec la vente du tableau de Pablo Picasso Le peintre et son modèle dans un paysage (1963) pour 35 millions de dollars. Iwan Wirth, président de la galerie, l’a qualifiée de « première journée la plus forte que nous ayons jamais connue à Art Basel ». La galerie a également placé un Cy Twombly On Returning from Tonnicoda (1973) pour 5 millions de dollars et une Louise Bourgeois Les Fleurs (2009) pour 2,5 millions de dollars. Gagosian a placé un Willem de Kooning No Title (1984) avec une importante collection privée en Asie pour une somme à sept chiffres élevés, tandis que GRAY vendait un David Hockney Studio Interior #2 (2014) pour 8,5 millions de dollars.


La demande pour les femmes artistes, en particulier du milieu du XXe siècle, s’est révélée particulièrement forte : Thaddaeus Ropac a vendu une Helen Frankenthaler Sudden Wave (1982) pour environ 3 millions de dollars, White Cube a placé une Lynne Drexler Untitled (1960) pour 2,5 millions de dollars, et Pace Gallery a cédé une Lynda Benglis Power Tower (2019) pour 1,4 million de dollars. Les musées étaient également au rendez-vous : une Isa Genzken Untitled (2018) a été vendue conjointement par Hauser & Wirth, Galerie Buchholz et David Zwirner pour 1,2 million d’euros à un musée européen, et Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois a cédé une Niki de Saint Phalle Blue Obelisk (1992) à un musée privé français pour plus d’un million d’euros.


Nos coups de coeur
Au-delà des chiffres, une édition d’Art Basel se juge à la qualité de ce qu’elle donne à voir. Et 2026 avait de quoi arrêter le regard à chaque tournant. Massimodecarlo présentait Great Green Weight (2026) de Diane Dal Pra, une des voix les plus singulières de la jeune peinture européenne. Diane Dal-Pra impose à l’huile sur lin un théâtre du corps féminin, sous les drapés et les objets du quotidien, se dérobe au regard autant qu’elle s’y abandonne. Couche après couche, dans une palette affirmé et un geste d’une douceur quasi invisible, elle sculpte le temps et traque « l’entre-deux » : cet instant suspendu où l’image, ni tout à fait née ni tout à fait évanouie, vacille entre présence et dissolution.

Hauser & Wirth à Unlimited réservait l’une des émotions les plus intenses avec Procession (2026) de George Rouy le peintre britannique dont les figures enchevêtrées, traitées dans des tonalités entre cendre et chair, continuent de nous habiter bien après le départ. Sa présence à Bâle consolide une trajectoire qui a déjà retenu l’attention des institutions les plus sérieuses.

Paula Cooper Gallery montrait Meg Webster et son installation Safflower (2026), qui prolonge la recherche de l’artiste américaine autour des matières organiques, des cycles naturels et de la frontière entre sculpture et jardin. Une œuvre qui demande du temps et qui le rend au centuple.

Dans le stand de Mennour, l’histoire de l’art se déploie comme une conversation par-delà les époques. Un Concetto Spaziale de Lucio Fontana porte la trace de ce geste fondateur de 1949 : la lame qui lacère la toile, ouvrant la surface peinte sur l’espace réel et faisant du vide lui-même une matière. Non loin, une œuvre de Lee Ufan en prolonge la radicalité dans le registre du silence : le pinceau chargé d’un mélange épais de pigment minéral, d’huile et de colle, dépose une touche unique, irréversible, indélébile, qui s’efforce de reproduire la précédente sans jamais y parvenir. Pour l’artiste coréen, héritier du mouvement Mono-ha, peindre est un acte de respiration et de méditation, avant chaque toile, il pratique une demi-heure d’exercices respiratoires, jusqu’à ce que le point et la ligne deviennent moins une image qu’une manière d’entrer en relation avec l’espace. À ce dialogue répond enfin une toile de Dhewadi Hadjab, peintre algérien originaire de M’Sila, formé à Alger, Bourges et Paris, que la galerie accompagne depuis plusieurs années : ses corps en tension, suspendus dans des intérieurs d’une stabilité trompeuse, parquet, canapé, lumière domestique, opposent la virtuosité du réalisme à l’abstraction de ses aînés. Trois gestes, trois rapports au vide et à la matière : tout y dit la vision transhistorique de Kamel Mennour.


Mendes Wood DM présentait Morpheus in the Liminal Realm (2026) de Vojtech Kovarik, le peintre tchèque dont les toiles labyrinthiques entre rêve et mémoire collective ont commencé à trouver leur place dans les collections institutionnelles les plus attentives à la nouvelle peinture européenne.

Pace Gallery exposait Nemesis (2026) de Nigel Cooke, grande figure de la peinture britannique dont les compositions denses mêlent références mythologiques, paysages mentaux et un sens du grotesque profondément cultivé.

Galerie Karsten Greve proposait Untitled (Roma) (1962) de Cy Twombly, l’une des plus belles périodes du peintre américain nourri de Rome et de la culture méditerranéenne, un dessin sur la toile qui tient autant de l’écriture que de la marque, du griffonnage que de la calligraphie.

Enfin, Berry Campbell montrait Lovers’ Feast (1960) de Sonia Gechtoff, une peinture qui rappelle à quel point l’histoire de l’expressionnisme abstrait américain reste incomplète sans ses figures féminines, longtemps sous-représentées dans les récits officiels. Gechtoff est l’une de ces redécouvertes dont le marché commence seulement à prendre la mesure.

En marge d’Art Basel, la galerie Lo Brutto Stahl renouvelle son concept signature : Air Service Basel. Fondée en mars 2023 par le duo mulhousien Vincent Lo Brutto et Pablo Stahl, la jeune galerie investit le terminal d’aviation privée de Bâle pour y déployer une exposition collective. Un format si efficace qu’il a conduit le duo à y ouvrir un espace permanent fin 2024. Ici, peintures et sculptures parsèment couloirs et hangars dans un dialogue inédit avec le décor : la sculpture en bronze Héroïque égyptienne (2026) d’Edgar Sarin converse avec les avions en contrebas, tandis que Untitled (Cast. II) (2022) de Nat Faulkner s’impose comme une parenthèse suspendue au cœur du hangar, aux côtés d’artistes tels que Jai Chuhan, Nino Kapanadze, Tornike Robakidze ou encore Liza Lacroix. Avec cette édition 2026, Lo Brutto Stahl confirme son talent pour réinventer les codes de la monstration et transformer un terminal en véritable théâtre de l’art contemporain.


Chez Tina Keng Gallery, In Bloom (2021) de Su Xiaobai déployait toute la sensorialité de son travail sur la laque, ces surfaces dont la profondeur absorbe la lumière et semble respirer, entre l’Orient et l’Occident, entre l’objet et la peinture.

Et le Kunstmuseum Basel accueillait en parallèle Helen Frankenthaler, dont Mediterranean (1981) et M (1977) rappelaient l’ampleur d’une œuvre qui transcende les catégories, entre Color Field, paysage intérieur et invention d’un langage pictural propre dont les héritières sont légion.

Ce que dit cette édition
Art Basel 2026 ne sera pas l’édition des records absolus. Elle sera celle du retour à la confiance, une confiance construite non sur la spéculation mais sur la qualité des œuvres, la profondeur des collections constituées et la solidité des relations entre galeries et collectionneurs. David Zwirner l’a formulé avec une lucidité qu’on lui connaît :
« L’énergie spéculative sur le marché des jeunes artistes a disparu. Et c’est ce que nous voulons. »

Ce que remplace cette énergie-là, un regard plus lent, plus attentif, plus fondé sur la conviction que sur le positionnement, est peut-être ce que l’art a toujours mérité.



