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Biennale de Venise 2026 : In Minor Keys, les Coups de Cœur

Date : 11 mai 2026
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Venise, mai 2026. La 61e Biennale Internationale d’Art s’ouvre sous le titre In Minor Keys, conçu par Koyo Kouoh, curatrice camerounaise décédée six mois avant d’avoir vu son œuvre inaugurée. Ce qu’elle a laissé derrière elle est à la fois un hommage et un manifeste : la conviction que l’art ne change pas le monde en le représentant, mais en modifiant la façon dont on regarde et donc la façon dont on pense, dont on choisit, dont on décide de quoi est fait le présent. Cette Biennale ne se laisse pas contenir entre les grilles des Giardini ni dans les nefs de l’Arsenale : elle déborde dans la ville entière, partout, des palais vénitiens dont les fresques du XVIe siècle apprennent à vivre avec des peintures ghanéennes, des sculptures coréennes et des jardins surréalistes. Notre sélection des expositions et coups de cœur à découvrir.

Ce que Koyo Kouoh a compris, et que cette Biennale dit avec une clarté remarquable, c’est que l’art ne change pas le monde en le représentant. Il le change en modifiant la façon dont on regarde et donc la façon dont on pense, dont on choisit, dont on décide de quoi est fait le présent. In Minor Keys n’est pas une exposition sur les marges. C’est une exposition sur ce qui se dévoile quand les marges cessent d’accepter de l’être. Ce titre, les tonalités mineures, n’est pas mélancolique : c’est un programme politique et esthétique, la conviction que les voix les plus nécessaires d’une époque sont souvent celles que le système a le plus longuement ignorées. Cent onze artistes venus de géographies longtemps absentes du circuit international. Une scénographie pensée par un cabinet sud-africain. Un concept ancré dans le jardin créole d’Édouard Glissant plutôt que dans les certitudes des grandes métropoles occidentales de l’art. De larges bannières indigo déployées par Wolff Architects du sol jusqu’aux poutres du Pavillon Central, calmant les sens entre deux espaces, signalant l’ouverture d’une nouvelle phase. Une procession de poètes à travers les Giardini, inspirée de la Poetry Caravan que Kouoh avait menée en 1999 de Dakar à Tombouctou avec neuf poètes africains. Son équipe a réalisé l’exposition exactement telle qu’elle l’avait conçue, jusqu’au dernier détail, ce geste de fidélité absolue donne à In Minor Keys une dimension testamentaire : on y entre comme on entre dans la pensée d’une femme qui ne peut plus la défendre, et qui résonne pourtant dans chaque salle avec une clarté saisissante. Les œuvres posthumes disent souvent ce que les vivants n’osent pas.

Koyo Kouoh © Photo : Marco Longari / AFP

Mais cette Biennale ne s’arrête pas aux grilles des Giardini ni aux murs de l’Arsenale, c’est là, peut-être, sa dimension la plus vivante et la plus fidèle à l’esprit de Kouoh. Elle déborde dans la ville entière, colonise ses palais, ses jardins secrets, ses îles au large, ses places oubliées. Anish Kapoor ouvre pour la deuxième fois seulement les portes de son Palazzo Manfrin à Cannaregio, avec des sculptures qui ont attendu des années d’avoir un espace à leur mesure. Michael Armitage prend possession du Palazzo Grassi comme d’un territoire à conquérir. Amoako Boafo tisse les couleurs du drapeau ghanéen dans les fresques du Palazzo Grimani. Georg Baselitz, mort six jours avant l’ouverture de son exposition, laisse ses dernières toiles d’or et de noir flotter au-dessus de la lagune de San Giorgio, testament lumineux d’un homme qui savait que c’était sa conclusion. Dries Van Noten installe sa fondation au Palazzo Pisani Moretta et y pose une question aussi simple qu’inépuisable : et si la beauté était la seule vraie forme de résistance ? JR recouvre la façade de Palazzo Ca’ da Mosto de 174 visages d’invisibles, Charlotte Colbert transforme les jardins de l’Aman Venice en paysage surréaliste et onirique. Une Biennale qui ne resterait qu’entre les grilles de ses institutions officielles contredirait précisément ce qu’elle dit. C’est en prenant Venise comme territoire entier, en forçant ses visiteurs à marcher, à se perdre, à choisir, à renoncer, à revenir, que cette édition accomplit pleinement son programme. Quelque chose a changé ici. La vraie question est de savoir si l’on a su regarder pendant que c’était là. Découverte de nos coups de coeur.

LES INCONTOURNABLES EN VILLE

Michael Armitage — « The Promise of Change », Palazzo Grassi, Fondation Pinault

Jusqu’au 10 janvier 2027

Quarante-six grandes toiles et une salle entière consacrée à près de cent esquisses : l’exposition couvre dix ans de travail et constitue la plus grande rétrospective jamais dédiée à Michael Armitage en Europe. Commissariée par Jean-Marie Gallais en collaboration avec Hans-Ulrich Obrist pour le catalogue, l’exposition navigue entre narrations inspirées de la réalité et visions oniriques, s’emparant des tensions sociopolitiques, de la violence, des idéologies séduisantes et de la crise migratoire mondiale. Né à Nairobi en 1984 d’un père anglais et d’une mère kikuyu, Armitage applique sa peinture sur des écorces de ficus luanda plutôt que sur de la toile traditionnelle, ancrant son langage pictural dans une tradition non occidentale du modernisme.

Armitage est déjà représenté par des galeries du calibre de White Cube et David Zwirner, et ses œuvres figurent dans les collections de la Tate, du MoMA, du Guggenheim et du Metropolitan Museum of Art. Les précédents peintres exposés dans ce palais, Albert Oehlen, Luc Tuymans, Marlene Dumas, avaient respectivement 64, 60 et 70 ans lorsqu’ils y étaient invités. Armitage n’a pas encore 42 ans. Le fait que sa rétrospective soit accompagnée de textes signés Salman Rushdie et Ocean Vuong dit quelque chose de la dimension littéraire et politique de son œuvre : ce n’est pas seulement un peintre formidable. C’est quelqu’un qui a décidé que l’art devait regarder ce que le monde préfère ne pas voir.

Lorna Simpson — « Third Person », Punta della Dogana, Fondation Pinault

Jusqu’au 22 novembre 2026

À la Punta della Dogana, Lorna Simpson présente Third Person, une exposition produite en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New York et commissariée par Emma Lavigne. Photographe et vidéaste américaine dont la carrière s’étend sur quatre décennies, Simpson a construit une œuvre entière autour de la question du regard : qui regarde, qui est regardé, qui a le droit d’être vu. Ses installations multimédias créent des espaces de résonance où le temps se plie, où la présence résiste à l’effacement.

Lorna Simpson, « Third Person », Punta della Dogana © Fondation Pinault

La Punta della Dogana — avec ses hauts plafonds de brique rouge, sa lumière changeante sur le bassin de Saint-Marc et ses perspectives directes sur la lagune — offre à son œuvre un écrin qui en amplifie l’intensité silencieuse. Third Person ne s’explique pas : il se traverse lentement, en acceptant de ne pas tout comprendre d’emblée. Exactement dans l’esprit de ce que Koyo Kouoh appelait l’écoute profonde.

Lorna Simpson, « Third Person », Punta della Dogana © Fondation Pinault

Amoako Boafo — « It Doesn’t Have To Always Make Sense », Museo di Palazzo Grimani

Jusqu’au 22 novembre 2026

Première exposition personnelle d’Amoako Boafo en Italie, produite par Gagosian en collaboration avec le musée, cette exposition marque un moment important dans la trajectoire d’un artiste qui, depuis Accra et Vienne, a profondément transformé la représentation de l’identité noire dans la peinture contemporaine internationale. Sa technique signature, peindre avec les doigts plutôt qu’avec un pinceau, confère à ses portraits une immédiateté et une présence corporelle qui n’ont rien à envier aux maîtres anciens qui l’entourent dans ces salles frescoes du XVIe siècle. Pour cette exposition, il a développé une nouvelle approche : l’intégration de dentelle de Burano et de broderies dans les œuvres elles-mêmes, apportant une dimension tactile inédite à ses figures.

L’artiste le formule lui-même avec une clarté désarmante : « Cette exposition au Palazzo Grimani, c’est créer un écosystème total où mes sujets peuvent véritablement s’approprier l’espace. Je tisse leurs histoires dans l’architecture de la Renaissance, je réimagine les traditions textiles vénitiennes avec les couleurs du Ghana. C’est mon rappel en douceur que nous ne sommes pas seulement des invités dans ces pièces. » Le papier peint des salles reprend un motif inspiré du damas vénitien, tissu symbole historique de l’échange entre Venise et l’Orient — réinterprété dans les couleurs du drapeau ghanéen. Un pont culturel qui, loin d’être symbolique, est aussi une déclaration d’appartenance.

Amoako Boafo, « It Doesn’t Have To Always Make Sense », Museo di Palazzo Grimani © Amoako Boafo

LuYang — « DOKU: The Illusion », Espace Louis Vuitton Venezia

Jusqu’au 4 octobre 2026

LuYang a développé l’une des pratiques les plus philosophiquement rigoureuses de l’art contemporain, naviguant librement entre métaphysique bouddhiste, neurosciences, esthétique manga, culture du jeu vidéo et architectures instables de l’existence numérique. DOKU: The Illusion marque le quatrième chapitre d’un cycle centré sur un avatar digital issu de scans du visage et du corps de l’artiste, non comme autoportrait, mais comme présence fluide et réincarnée, se déplaçant entre mondes et états perceptifs avec une aisance troublante. L’Espace Louis Vuitton de Venise est transformé en ce que l’artiste appelle un « sanctuaire cybernétique » : quelque part entre chapelle, monde-miroir et au-delà virtuel.

LuYang, « DOKU: The Illusion », Espace Louis Vuitton Venezia © LuYang

LuYang le formule elle-même avec une clarté désarmante : « Je ne suis pas intéressée par la question de savoir si le monde digital est ‘réel’ ou ‘irréel’. Ce qui m’importe davantage, c’est : pourquoi croyons-nous qu’une forme d’apparence est plus réelle qu’une autre ? » Le plafond de la salle est entièrement recouvert de miroirs, de sorte que le visiteur, en levant les yeux, se découvre reflété dans la logique même de l’œuvre, ni spectateur ni objet, mais les deux à la fois. Dans une Biennale dédiée à l’écoute et à la lenteur, cette œuvre électronique et hypnotique produit paradoxalement l’un des effets contemplatifs les plus profonds de toute la programmation.

LuYang, « DOKU: The Illusion », Espace Louis Vuitton Venezia © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Lee Ufan — Dia Art Foundation, SMAC Venice, Piazza San Marco

Événement collatéral officiel de la Biennale présenté par la Dia Art Foundation et curatée par Jessica Morgan, directrice Nathalie de Gunzburg de Dia, cette rétrospective traverse six décennies d’une œuvre qui a posé les fondations du mouvement Mono-ha japonais et du Dansaekhwa coréen. Déployée sur huit galeries du San Marco Art Centre dans les Procuraties de la Piazza San Marco, récemment restaurées par David Chipperfield, l’exposition réunit de nouvelles productions, des œuvres historiques et trois commandes site-specific inédites. La première galerie est consacrée aux séries From Point et From Line : Lee tenait sa respiration jusqu’à ce que le pigment s’estompe progressivement, un processus conceptuel qui l’a établi comme peintre-philosophe par excellence.

© Lee Ufan, Dia Art Foundation, SMAC Venice, Piazza San Marco

La dernière galerie est dédiée à sa pratique sculpturale, avec Relatum (anciennement Iron Field, 1969/2026), un champ de tiges d’acier plantées dans un lit de sable, et une nouvelle commande, Relatum, Infinity (2026), deux plaques d’acier poli interrompues par deux grandes pierres à un point central, représentant un jardin intérieur. Lee Ufan fête cette année ses 90 ans. Cette exposition, présentée simultanément à Dia Beacon, célèbre une contribution extraordinaire à la pensée de la peinture et de la sculpture. Ne pas la manquer sous prétexte qu’elle se tient dans l’un des endroits les plus touristiques de Venise : c’est précisément dans ce contraste que réside sa force.

© Lee Ufan, Dia Art Foundation, SMAC Venice, Piazza San Marco

Hans Hartung — « The Invisible Chord. Hans Hartung and Music », Fondazione Querini Stampalia

Jusqu’au 13 septembre 2026

Réunissant près de quatre-vingts peintures, documents et outils de travail, l’exposition explore le rôle central du son dans l’univers plastique et existentiel d’Hans Hartung. De Bach à Pink Floyd, en passant par Lili Boulanger, un paysage d’énergies, de gestes et de résonances traverse toute son œuvre. Pianiste et danseur doué dans sa jeunesse, Hartung était obsessionnellement attaché à la musique. Pierre Soulages écrivait à son sujet en 1948 : « Sa radio est toujours allumée, quand il vient me voir, il ne peut s’empêcher de jouer ses disques préférés. Même les moments de repos, et surtout de travail, lui étaient presque insupportables sans musique. »

L’exposition se tient à Venise, ville où Hartung a connu l’un de ses plus grands triomphes, avec le Grand Prix de peinture de la Biennale en 1960, et présente des œuvres des années 1920 jusqu’à la fin de sa vie, chacune portant la trace de son geste et de son action. Contrairement à Kandinsky ou Schönberg, Hartung ne fut jamais un théoricien des relations entre son, couleur et forme : son rapport à la musique était physique, intuitif, charnel. Sans musique, pas de création. Sans création, pas de raison d’exister. La Fondazione Querini Stampalia, avec ses espaces signés Carlo Scarpa et sa bibliothèque qui donne sur un canal, est le lieu juste pour cette exposition sur un homme qui n’a jamais supporté le silence.

Hans Hartung, « The Invisible Chord. Hans Hartung and Music », Fondazione Querini Stampalia © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Arthur Jafa & Richard Prince — « Helter Skelter », Fondazione Prada

La Fondazione Prada accueille une confrontation inédite entre deux géants que tout semble opposer et que tout, finalement, rapproche. Arthur Jafa, dont Love is The Message, The Message is Death a redéfini la manière dont l’art peut traiter de la condition noire américaine avec une brutalité et une tendresse simultanées, face à Richard Prince, provocateur institutionnel qui a passé quarante ans à détourner les images de la culture populaire américaine jusqu’à en exposer toutes les fractures internes.

© Arthur Jafa & Richard Prince, « Helter Skelter », Fondazione Prada

Le titre emprunté aux Beatles, Helter Skelter, chanson que Charles Manson avait érigée en prophétie de guerre raciale, n’est pas une provocation gratuite. C’est un diagnostic : le chaos culturel américain dans sa version la plus brute, la plus contradictoire, la plus insoluble. Deux regards, une seule question. À quoi ressemble une culture qui se consume de l’intérieur et continue pourtant de produire les images les plus puissantes du monde ?

© Arthur Jafa & Richard Prince, « Helter Skelter », Fondazione Prada

Nigel Cooke — « Bad Habits », Fondazione Querini Stampalia

Jusqu’au 22 novembre 2026

Nigel Cooke est le premier artiste en résidence de la Fondazione Querini Stampalia. Pendant son séjour vénitien, il a travaillé dans le Portego della Biblioteca, adjacent à la bibliothèque historique du palais, directement au-dessus des salles conçues par Carlo Scarpa et surplombant les eaux du Rio di Santa Maria Formosa. Les cinq peintures exposées dans Bad Habits ont été réalisées sur place et sont présentées là même où elles ont été achevées, traçant une ligne continue entre l’acte de peindre et le regard du visiteur.

Les œuvres trouvent leur origine dans un voyage de l’artiste à Athènes où, en étudiant des statues brisées dans des musées, il a médité sur le mot grec θραῦσμα, ruine, trauma, fragment. Dans les peintures qui en résultent, des fragments de figures, d’objets et d’animaux émergent d’une palette nocturne et profonde, « évoquant des moments d’incertitude et d’obscurité, avec des fils d’espoir et la possibilité du changement qui scintillent comme des fragments de lune. » Cooke a trouvé à Venise un écho direct : une ville-palimpseste bâtie sur les vestiges de civilisations superposées, suspendue entre préservation et disparition.

Nigel Cooke, « Bad Habits », Fondazione Querini Stampalia © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

LVH Art — « Minimal Legends », Vincenzo de Cotiis, Palazzo Giustinian Lolin

Au cœur des salons historiques du Palazzo Giustinian Lolin, sur les rives du Grand Canal, « Minimal Legends », co-curatée par Claudia Rose De Cotiis et Lawrence Van Hagen au sein de la Fondation Vincenzo De Cotiis, dépasse largement la simple relecture patrimoniale du minimalisme américain pour proposer une méditation ambitieuse sur ses héritages, ses extensions et ses résonances contemporaines. Déployée dans l’un des plus remarquables palais Renaissance de Venise, l’exposition rassemble dix-sept œuvres majeures d’artistes essentiels, Agnes Martin, Bridget Riley, Donald Judd, Mark Rothko, Frank Stella, Carl Andre, Dan Flavin, Sol LeWitt, Larry Bell, Richard Serra, John Chamberlain, Robert Ryman ou encore John McCracken, en dialogue direct avec deux œuvres choisies spécifiquement de Vincenzo De Cotiis, ainsi qu’avec plusieurs pièces contemporaines de la collection permanente, notamment d’Anne Imhof. Loin de réduire le minimalisme à une catégorie historique, l’exposition l’envisage comme une constellation ouverte, traversée par l’abstraction, le conceptualisme, le Light and Space ou encore l’expressionnisme abstrait, révélant combien ces pratiques partagent une interrogation fondamentale sur la forme, la perception, la réduction et la relation du corps à l’espace.

LVH Art — « Minimal Legends », Vincenzo de Cotiis, Palazzo Giustinian Lolin © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Des premières explorations perceptuelles d’Agnes Martin et Bridget Riley aux champs chromatiques quasi métaphysiques de Rothko, des structures radicales de Judd aux shaped canvases de Stella, « Minimal Legends » déploie une généalogie complexe où chaque œuvre agit comme une variation sur la tension entre présence matérielle et expérience sensible. Le Fifth Copper Square de Carl Andre transforme le sol du palais en surface active, redéfinissant physiquement le mouvement du visiteur ; les interventions lumineuses de Dan Flavin et les surfaces réfléchissantes de Larry Bell dissolvent la frontière entre objet et environnement ; les volumes d’aluminium et de plexiglas de Judd imposent leur précision industrielle avec une froideur presque sacrée. Dans ce contexte, les œuvres de Vincenzo De Cotiis apparaissent non comme des contrepoints, mais comme une extension contemporaine de cette lignée : ses matériaux récupérés, aluminium recyclé, marbres anciens, verre de Murano, surfaces oxydées et strates corrodées déplacent les principes minimalistes vers une poétique de l’érosion, où le temps, la mémoire et la transformation deviennent eux-mêmes des matériaux sculpturaux.

Cette réflexion se prolonge magistralement dans l’installation permanente Archaeology of Consciousness Venice, visible dans le portego du palais et depuis le Grand Canal, où trois arches monumentales de De Cotiis, fusionnant pierre antique, marbre, verre et fibre de verre, établissent un dialogue saisissant entre l’héritage architectural vénitien et une vision spéculative du futur. Dans cet ensemble d’une rare cohérence, « Minimal Legends » affirme avec force que le minimalisme n’est ni une doctrine close ni une esthétique figée, mais une énergie conceptuelle toujours active, capable d’être continuellement réinterprétée à travers la lumière, la surface, l’histoire et l’architecture. Plus qu’une exposition, c’est une conversation à travers les décennies, où chaque œuvre interroge notre manière d’habiter le monde, de percevoir la matière et de penser la permanence à l’épreuve du temps.

Canicula, Complesso dell’Ospedaletto, Fondazione In Between Art Film

Troisième et dernier chapitre de la Trilogie des Incertitudes initiée par la Fondazione In Between Art Film, après Penumbra en 2022 et Nebula en 2024, Canicula affronte la lumière aveuglante et la chaleur brûlante là où ses prédécesseurs avaient exploré la pénombre et le brouillard. Huit nouvelles installations vidéo commandées spécifiquement pour l’occasion à des artistes de Jordanie, d’Italie, d’Ukraine, de Grèce, du Royaume-Uni, de Chine et du Pérou sont déployées dans l’architecture composite du Complesso dell’Ospedaletto : église, salle de concert fresquée, ancienne pharmacie et bâtiment de retraite réunis en un seul organisme spatial, transformé en architecture cinématographique par le studio milanais 2050+.

La proposition curatoriale d’Alessandro Rabottini et Leonardo Bigazzi est d’une rigueur rare : surcharge d’images, distorsion de l’information, saturation mémorielle, abus de pouvoir et températures oppressives sont les matériaux symboliques d’une exposition qui cherche à rendre sensible ce que nous vivons collectivement. Le Complesso dell’Ospedaletto, l’un des lieux les moins touristiques de Venise malgré sa beauté stupéfiante, s’impose comme l’une des expériences les plus profondes de toute la programmation.

« Il Giardino Segreto » — Irene Cattaneo

Présenté par Lo Studio – Nadja Romain et la Galerie Gastou, c’est au coeur d’un jardin privé du quartier de San Marco que l’artiste Irene Cattaneo déploie une installation qui refuse délibérément toute exposition au regard extérieur. C’est précisément là sa force : dans le contexte saturé de visibilité de la Biennale, Il Giardino Segreto propose un espace de contenance plutôt que d’exposition, où le paysage physique et l’intérieur psychologique sont en relation continue. L’axe central est une balançoire en fonte, référence à la scène d’Effi Briest de Theodor Fontane, figure suspendue entre liberté enfantine et contraintes sociales imminentes, qui articule une réflexion sur la maternité, l’autonomie croissante de l’enfant et le vertige de le regarder s’envoler.

Il Giardino Segreto — Irene Cattaneo et Hervé Mikaeloff © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Le jardin se déploie comme un paysage suspendu, habité de sculptures lumineuses en verre et en bronze figurant des perce-neige, délicates présences végétales transposées dans la matière. Au centre, un puits de pierre, éclairé de l’intérieur, laisse apparaître l’inscription WELL, WELL, WELL, comme une résonance presque incantatoire. Plus loin, des fireflies en bronze et verre soufflé rouge oscillent entre apparition et disparition, jouant subtilement sur le glissement poétique entre fireflies et time flies. En écho direct au titre de la Biennale, l’ensemble compose une méditation sensible sur la mémoire et la fugacité : une forme de nostalgie lumineuse, ce retour intérieur que la musique en mode mineur continue d’éveiller dans l’imaginaire collectif.

Sigmar Polke — « The Photographs for Venice Biennale 1986 », Spazio Ravà, San Polo

Jusqu’au 2 août 2026

Il y a quarante ans exactement, Sigmar Polke recevait le Lion d’Or de la Biennale de Venise pour Athanor, son installation alchimique au Pavillon allemand, six grands panneaux de résine artificielle peints avec des substances chimiques hygrosensibles qui changeaient de couleur et d’aspect selon l’humidité de l’air, peignant directement sur les murs du pavillon avec de l’arsenic, du cinabre, de la poudre de météorite. C’est en amont de cette présentation que Polke avait arpenté le Pavillon vide avec son appareil photo, produisant une série de photographies restées largement méconnues qui documentent à la fois l’espace, le processus de préparation et son regard ironique et imprévisible sur l’institution biennalesque elle-même. Ce sont ces images, inattendues, fragmentées, marquées par la même liberté expérimentale qui caractérise toute son œuvre, que Spazio Ravà ressort de l’ombre en ce printemps 2026, dans un espace intime de San Polo à mille lieues de la circulation habituelle des vernissages.

© Sigmar Polke, « The Photographs for Venice Biennale 1986 », Spazio Ravà, San Polo

Revoir ces photographies quarante ans après, dans une Biennale qui pose précisément la question de qui a le droit d’occuper le centre de la scène internationale, dit quelque chose de particulier. Polke, né à Oels en 1941, ayant grandi dans l’Allemagne divisée, formé à Düsseldorf aux côtés de Gerhard Richter dans ce mouvement qu’ils appelèrent ironiquement le Réalisme capitaliste, a passé toute sa carrière à déstabiliser les mécanismes de perception, à interroger la hiérarchie des images, à subvertir les conventions depuis l’intérieur du système qu’il habitait. Sa pratique photographique, souvent éclipsée par sa peinture, constitue pourtant le laboratoire où tout s’est d’abord pensé : manipulations de négatifs, surexpositions délibérées, chimie de chambre noire détournée de ses usages, superpositions et collages. Une exposition discrète, secrète presque.

Leandro Erlich — « Hybrids », Negozio Olivetti

Le Negozio Olivetti de Carlo Scarpa, joyau architectural de la Place Saint-Marc conçu en 1957 et considéré comme l’un des intérieurs modernistes les plus accomplis d’Italie, accueille l’artiste argentin Leandro Erlich dans une proposition aussi poétique que vertigineuse. Maître des illusions d’optique et des doubles réalités, Erlich construit des espaces où le sol devient plafond, où les portes n’ouvrent sur rien, où la certitude perceptuelle s’effrite avec une élégance presque cruelle.

© Leandro Erlich, « Hybrids », Negozio Olivetti

Scarpa lui-même construisait des espaces conçus pour dérouter l’œil, pour forcer le corps à recalibrer ses certitudes. Erlich ne l’illustre pas : il le prolonge dans le présent, en faisant du bâtiment lui-même la matière première de l’illusion. Une expérience brève, le Negozio est petit, mais de celles dont on ne ressort pas tout à fait le même.

AMA Venezia — « Aura »

Jusqu’au 21 novembre 2026

AMA Venezia, espace d’art contemporain ouvert en 2025 par le collectionneur et philanthrope Laurent Asscher, présente Aura, une exposition collective puisant dans la collection AMA autour des thèmes de présence, d’intensité, de matérialité et de perception. L’exposition réunit des œuvres d’Arthur Jafa, Sang Woo Kim, Brandon Morris, Laura Owens, Charles Ray, Ed Ruscha, Jenny Saville, Tino Sehgal, Richard Serra, Christopher Wool et Joseph Yaeger. Parmi les moments forts : une nouvelle peinture monumentale de Jenny Saville, la plus grande jamais réalisée par l’artiste britannique, une œuvre majeure d’Ed Ruscha, et une expérience en direct de Tino Sehgal intitulée Kiss (Clean Version), performance d’abord présentée à Nantes en 2002.

© AMA Venezia, « Aura »

L’espace, situé dans le quartier de Cannaregio près de la Scuola Grande della Misericordia, couvre plus de 1 000 mètres carrés dans un bâtiment chargé d’histoire, visible sur le plan de Venise de Jacopo de Barbari en 1500 et anciennement utilisé comme savonnerie. L’entrée est libre, un geste rare dans le contexte de la Biennale, et parfaitement accordé à la vision d’Asscher : faire de l’art contemporain un bien partagé, accessible sans condition. Une adresse à ne pas manquer.

Anish Kapoor — Palazzo Manfrin, Cannaregio

Jusqu’au 8 août 2026

L’exposition présente des installations à grande échelle, des modèles architecturaux couvrant cinquante ans de pratique et des sculptures en acier inoxydable poli miroir, une occasion rare de plonger dans la pensée sculpturale de Kapoor à l’échelle architecturale. Parmi les pièces présentées, une nouvelle incarnation de At the Edge of the World (1998), un dôme monumental peint de noir à l’intérieur, et une version de Descent into Limbo (1992), cette fosse de huit pieds de profondeur dont un visiteur avait accidentellement chuté à Porto en 2018, qui demeurera installée à demeure dans le palais après la clôture de l’exposition. Kapoor le formule avec netteté : « Pour créer un art nouveau, il faut créer un espace nouveau. »

© Anish Kapoor, Palazzo Manfrin, Cannaregio

Le Palazzo Manfrin, bâtiment historique de Cannaregio aux couches d’histoire remontant au XVIe siècle, appartient à Kapoor depuis 2018. Il ouvre ses portes au public pour la deuxième fois seulement. Ici, la sculpture n’est pas exposée dans un espace neutre : elle dicte ses propres conditions, et le palais encore brut, irrégulier, partiellement nu, lui répond avec la même gravité. Une œuvre qui impose physiquement sa présence, et que l’on quitte différemment de ce que l’on était en entrant.

Fondazione Dries Van Noten — « The Only True Protest is Beauty », Palazzo Pisani Moretta

Jusqu’au 4 octobre 2026

Inspiré de la formule du militant Phil Ochs, ce titre résume toute une philosophie de la création que Dries Van Noten porte depuis quatre décennies dans la mode, et qu’il déploie ici sous sa forme la plus libre. Curatée par Van Noten lui-même avec Geert Bruloot dans les salles du Palazzo Pisani Moretta, l’exposition réunit plus de deux cents pièces issues de la mode, de la joaillerie, du design, de l’art, de la photographie, du verre, de la céramique et de l’expérimentation matérielle. Chaque objet a été choisi pour sa capacité à défier les frontières entre les disciplines, à déranger les certitudes esthétiques et à révéler la dimension profondément humaine du geste de faire.

Au fil du parcours qui s’élève du rez-de-chaussée jusqu’aux niveaux du Piano Nobile, les pièces entrent en résonance avec les plafonds à fresques, les ornements et les détails architecturaux du palais, formant des interactions qui se déploient avec rythme et intuition. La beauté n’est pas ici un idéal figé : c’est une présence qui questionne, qui résiste, qui oblige à regarder autrement. Et dans ce palais vénitien, entouré de tout ce que des siècles de création ont produit, cette conviction prend une force particulière.

Georg Baselitz — « Eroi d’Oro », Fondazione Giorgio Cini, Île de San Giorgio Maggiore

Jusqu’au 27 septembre 2026

Cette exposition prend une dimension bouleversante. Georg Baselitz est décédé paisiblement le 30 avril 2026, à l’âge de 88 ans, six jours avant l’ouverture de ses Eroi d’Oro à la Fondazione Giorgio Cini. Il savait que ce serait sa dernière exposition. Curatée par Luca Massimo Barbero et organisée en partenariat avec la Galerie Thaddaeus Ropac, l’exposition réunit sa toute dernière série : des corps renversés, autoportraits et portraits de son épouse bien-aimée Elke, flottant sur des fonds dorés plats et absolus, évoquant les icônes médiévales et la peinture nordique de Stefan Lochner, tracés à la peinture noire diluée dans une gestualité empruntant à la calligraphie de Hokusai.

© Georg Baselitz

Dans le communiqué de presse, Baselitz décrivait ces œuvres comme une possible « synthèse » après plus de soixante ans de travail : « Maintenant que je suis plus ou moins à la fin de mon activité de peintre, j’ai pensé qu’il était temps de tirer une sorte de conclusion. » Prendre le vaporetto depuis l’Arsenale jusqu’à l’île de San Giorgio Maggiore, traverser cette lagune silencieuse, entrer dans les salles de la Fondazione Cini pour se retrouver face à ces dernières toiles d’or et de noir : c’est l’une des expériences les plus intenses que cette Biennale puisse offrir. Un pèlerinage, autant qu’une exposition.

La Fondation Peggy Guggenheim — « The Birth of a Collector »

La Fondation Peggy Guggenheim consacre cette année une exposition à la genèse de l’acte de collection : comment se forme un regard, comment naît une obsession, comment l’intuition se transforme en patrimoine mondial. Peggy Guggenheim elle-même est le cas d’étude le plus éloquent — femme libre, héritière rebelle qui préféra les artistes vivants aux valeurs sûres, et dont les acquisitions compulsives des années 1930-40 constituent aujourd’hui l’un des ensembles d’art moderne les plus importants d’Europe.

© Fondation Peggy Guggenheim

Dans un musée qui est lui-même la réponse la plus directe à toutes ces questions, l’exposition prend une résonance particulièrement personnelle. Les œuvres de Kandinsky, Picasso, Braque, Mondrian, Ernst, Miró, Dalí, Calder et Pollock qu’elle a accumulées autant par amour que par intuition stratégique parlent encore d’un temps où collectionner était un acte de foi dans la nouveauté radicale. Une invitation à se demander ce que l’on choisirait aujourd’hui.

JR — « Il Gesto » Palazzo Ca’ da Mosto, The Venice Venice Hotel

Jusqu’au 22 novembre 2026

Il Gesto est la neuvième édition de la série Chronicles de JR, et l’une des œuvres les plus attendues de cette Biennale. Son point de départ est une histoire de déplacement : Les Noces de Cana de Paolo Veronese, chef-d’œuvre de 1563 peint pour le réfectoire du monastère de San Giorgio Maggiore, visible depuis les fenêtres du palais, et aujourd’hui au Louvre depuis son enlèvement napoléonien. JR accomplit ici un geste de restitution poétique : il ramène l’image à Venise, mais en la peuplant de visages entièrement différents, 174 membres de la communauté du Refettorio Paris, restaurant solidaire fondé avec le chef Massimo Bottura où chaque soir des repas gastronomiques sont servis à des personnes en difficulté. Chefs, bénévoles, convives : tous réunis dans une composition qui transforme la scène biblique du banquet en manifeste contemporain sur ce que signifie accueillir, partager, exister ensemble.

Il Gesto: A contemporary reinterpretation of The Wedding at Cana, Full Mural, The Venice Venice Hotel, Venice, Italy, 2026. ©JR

La façade venéto-byzantine de Palazzo Ca’ da Mosto, l’un des bâtiments les plus anciens du Canal Grande, a été entièrement recouverte pendant la semaine d’ouverture : des visages emergent des fenêtres, dialoguent avec la pierre ancienne, s’affichent sur le Canal Grande comme des présences suspendues entre passé et présent. À l’intérieur, au Second Piano Nobile, l’installation se prolonge par un arazzo monumental de 4,30 sur 7,80 mètres tissé par le maître Giovanni Bonotto à partir de fils en plastique recyclé, laine vierge, coton biologique et papier washi japonais, plus de 600 heures de travail pour traduire l’image photographique en tissu et faire passer le geste de l’éphémère à la mémoire matérielle. Chaque portrait est accompagné d’un enregistrement sonore, transformant l’œuvre en archive vivante où chaque visage porte une voix, et chaque voix une dignité. JR lui-même le formule sans détour : « En rassemblant des personnes d’origines différentes dans une composition unique, je pose la question : quelle idée de communauté sommes-nous en train de construire aujourd’hui ? »

Il Gesto: A contemporary reinterpretation of The Wedding at Cana, Full Mural, The Venice Venice Hotel, Venice, Italy, 2026. ©JR

Tamara Kvesitadze — « In Medea — Fragments of Memory », Palazzo Bragadin

Présentée par Eka Enukidze et Hervé Mikaeloff, l’artiste géorgienne Tamara Kvesitadze, connue pour ses sculptures cinétiques monumentales et pour avoir représenté la Géorgie deux fois à la Biennale, convoque la figure de Médée, fille du roi de Colchide, royaume antique associé à la Géorgie contemporaine, non comme personnage mais comme condition : état d’exil, de fragmentation et de déplacement émotionnel qui traverse le temps et la géographie. Venise elle-même y devient une ancre conceptuelle : « l’une des incarnations les plus vulnérables de la mémoire architecturale, une ville construite sur l’eau, existant entre préservation et disparition. » Au cœur de l’installation, une ville-maquette en contreplaqué s’élève et se dissout lentement, évoquant la nature instable de la mémoire.

Reptile, une sculpture cinétique s’étirant du sol au plafond composée de pieds féminins fragmentés en résine rouge, et Whirling Woman, une figure de fibre de verre tournant en perpétuel mouvement, complètent un environnement où mythe antique et expérience contemporaine de l’exil se superposent sans jamais se confondre. La composition sonore du Soundwalk Collective, construite à partir d’ondes radio, de voix et de sons environnementaux enregistrés autour de la mer Noire, enveloppe l’ensemble d’une atmosphère aussi fragmentée et résonante que la mémoire elle-même.

Studio Drift — « Shy Society »

Avec Shy Society, Studio Drift investit la cour Renaissance du Palazzo Strozzi et la transforme en un organisme vivant, où architecture, nature et technologie se confondent dans une même respiration. Sept structures monumentales évoluent lentement dans l’espace, s’ouvrant et se refermant selon une chorégraphie hypnotique, comme des fleurs sensibles à leur environnement. Inspirée du phénomène de la nyctinastie, ce mouvement naturel par lequel certaines plantes s’épanouissent le jour et se replient la nuit, l’installation transpose ces mécanismes du vivant dans un langage technologique d’une précision organique.

« Shy Society » © STUDIO DRIFT

Pilotés par un logiciel réagissant en temps réel aux conditions climatiques, ces volumes en suspension semblent moins conçus que révélés, oscillant entre contrôle et imprévu, science et émerveillement. Accompagnée d’une composition immersive signée RZA, la pièce enveloppe le spectateur dans une atmosphère à la fois méditative et sensorielle, où le temps paraît suspendu. Dans ce dialogue entre artifice et nature, Shy Society ne se contemple pas : elle se traverse, elle se ressent, elle impose un ralentissement du regard et une attention nouvelle au vivant.

« Shy Society » © STUDIO DRIFT

Charlotte Colbert — « Possible Landscapes », Aman Venice, Palazzo Papadopoli

Jusqu’au 30 septembre 2026

Possible Landscapes est une présentation immersive se déployant sur deux sites historiques — le jardin de Palazzo Corner della Ca’ Granda et les jardins soignés de l’Aman Venice à Palazzo Papadopoli — formant ensemble un jardin mystique étendu le long du Canal Grande. Curatée par Yasmine Helou, l’exposition réunit des sculptures en acier inoxydable conçues comme autant de seuils entre le visible et l’imaginaire. La pièce centrale, qui donne son titre à l’ensemble, est une arche monumentale surmontée d’un œil unique, symbole de conscience, de vision et de potentiel créateur, se dressant comme un portail entre monde intérieur et monde extérieur, invitant le visiteur à franchir une frontière que personne n’avait encore tracée.

Charlotte Colbert, « Possible Landscapes », Aman Venice, Palazzo Papadopoli © Photos : Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Charlotte Colbert, réalisatrice et artiste franco-britannique dont le premier film a remporté le Léopard d’Or à Locarno, travaille à l’intersection du surréalisme, de la philosophie et du symbolisme naturel. Possible Landscapes est un mélange mystique de célébration de la nature, de croyances et d’éveil spirituel, construisant son langage par les contrastes, reflet de Venise elle-même, emblème du paradoxe contemporain. Elle le dit elle-même avec une conviction qui dépasse largement la déclaration d’artiste : « L’imagination collective est la base des structures dans lesquelles nous vivons. Nous ne pouvons pas laisser ces structures nous être retirées. Nous devons imaginer nos propres futurs, ne pas laisser les autres les imaginer pour nous. » Dans les jardins de l’Aman Venice, l’un des rares espaces de verdure et de silence véritables au cœur de la ville, cette invitation prend une force particulièrement juste.

Marina Abramović — « Transforming Energy », Gallerie dell’Accademia

Jusqu’au 19 octobre 2026

Marina Abramović est la première femme artiste vivante à être honorée d’une exposition majeure aux Gallerie dell’Accademia de Venise depuis l’ouverture de l’institution en 1817. Ce double record, la première femme, la première artiste contemporaine à investir à la fois les salles de la collection permanente et les espaces temporaires, dit quelque chose d’important sur le temps qu’il aura fallu, et sur ce que cette Biennale choisit de mettre en lumière. Transforming Energy coïncide avec les 80 ans de l’artiste et établit un dialogue profond entre son art de la performance et les chefs-d’œuvre de la Renaissance qui ont façonné l’identité culturelle de Venise. Le moment le plus fort est la confrontation directe entre sa Pietà (avec Ulay, 1983), corps d’Abramović et corps d’Ulay, mort en 2020, dans une déposition contemporaine entièrement centrée sur la relation et la fragilité et la Pietà de Titien (1575-76), dernière œuvre inachevée du maître, en ce 450e anniversaire de sa création.

© Marina Abramović, « Transforming Energy », Gallerie dell’Accademia

Les visiteurs sont invités à s’allonger, s’asseoir ou se tenir debout sur des structures en pierre incrustées de cristaux, quartz, améthyste, activant ce qu’Abramović appelle « la transmission d’énergie ». Aucun téléphone n’est autorisé. Des écouteurs sont proposés pour bloquer tous les sons ambiants. Et Abramović souhaite que chaque visiteur passe au moins trois heures dans l’exposition. Elle le dit elle-même avec la franchise qui la caractérise depuis cinquante ans : « Vous me donnez votre temps, je vous donne une expérience. » Dans une Biennale qui demande précisément qu’on lui consente du temps, c’est peut-être la proposition la plus cohérente de toute la saison.

© Marina Abramović, « Transforming Energy », Gallerie dell’Accademia

LES GIARDINI, L’ARSENALE ET LES PAVILLONS NATIONAUX

Les Giardini della Biennale sont le cœur historique de l’événement, mais réduire In Minor Keys à une cartographie de ses institutions serait passer à côté de ce qu’elle dit. Dès l’entrée du Pavillon Central, Otobong Nkanga a inséré des plantes vivantes dans les colonnes de la façade : d’ici novembre, les lianes auront envahi toute la structure. Un geste lent, végétal, qui ne demande pas à être regardé mais à être attendu. La poésie court tout au long du parcours, des tentures bleues imprimées de vers de Refaat al-Areer parcourent l’Arsenale, rappelant que l’écoute profonde n’est pas une posture contemplative mais un acte politique. À l’Arsenale justement, Alfredo Jaar signe le moment le plus fort de toute l’exposition centrale : The End of the World est un couloir de vingt et un mètres baigné de rouge d’urgence au bout duquel repose dans une vitrine verte un cube de quatre centimètres stratifié en dix couches de minerais, cobalt, lithium, coltan, terres rares, ces métaux indispensables à nos économies vertes, extraits au prix d’une violence humaine et environnementale catastrophique. Plusieurs critiques lui ont attribué leur Lion d’Or personnel, dans une édition où le jury avait démissionné pour raisons politiques.

In Minor Keys, 61st Venice Biennale, 2026, installation views by Alfredo Jaar. © Photo: Luca Zambelli Bais. Courtesy La Biennale di Venezia

Plus de quatre-vingts pays, dont sept représentés pour la première fois, font de leurs pavillons bien plus que de simples espaces d’exposition : de véritables prises de position artistiques et politiques. Cette édition se distingue par une exploration profonde des questions de mémoire, de fragmentation, d’identité et de transmission. La France, avec Yto Barrada, propose une méditation poétique sur la lenteur, les mythes et les systèmes de pensée à travers une scénographie sensible. L’Autriche frappe par sa radicalité physique avec Florentina Holzinger, imaginant une Venise dystopique engloutie. Le Brésil réunit Rosana Paulino et Adriana Varejão dans une réflexion puissante sur l’héritage colonial et la résilience, tandis que l’Italie privilégie l’intime et la douceur avec les sculptures organiques de Chiara Camoni. L’Espagne transforme l’accumulation de cartes postales en une réflexion sur les récits collectifs, alors que l’Allemagne signe l’un des pavillons les plus politiquement chargés en interrogeant nationalisme, migration et mémoire historique. Plus discrets mais remarquables, l’Égypte célèbre le silence comme espace de résistance, le Vatican surprend avec une proposition musicale audacieuse orchestrée par Hans Ulrich Obrist, et le Canada offre une immersion végétale contemplative sur le temps profond. Enfin, le Pérou marque l’histoire en présentant pour la première fois une artiste autochtone, Sara Flores, dont le travail affirme avec force la centralité des savoirs ancestraux dans le récit contemporain. Ensemble, ces pavillons dessinent une Biennale d’une rare intensité, où les voix minorées ne se placent plus en marge, mais redéfinissent le centre même du discours artistique mondial.

« Los restos. » Spanish Pavilion by Oriol Vilanova and Carles Guerra © Photo : Roberto Ruiz

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