Selon des calculs de la presse financière publiés le 25 octobre, les six premiers groupes de luxe européens ont perdu 251 milliards d’euros de capitalisation depuis janvier. LVMH en concentre 131,6 milliards et Hermès 93,3 milliards, soit près de 90 % du total. La faiblesse de la demande chinoise est citée en cause.
Hermessence Ginseng Biloba : Christine Nagel raconte 5 ans de recherche, « Sans audace, il n’y a pas de création »
Là où le marché impose ses rythmes et ses certitudes, Hermès choisit de faire confiance à l’inconnu. Avec Ginseng Biloba, Christine Nagel défend une vision de la création où l’audace prime sur la prévisibilité, où l’intuition ouvre des voies que la raison seule n’aurait peut-être jamais empruntées. Cinq années de recherche, des centaines de kilos de racines, une feuille réfractaire à la distillation : derrière cette nouvelle Hermessence se dessine le récit d’une quête obstinée, menée sans garantie de résultat, mais portée par une conviction inébranlable. Le 15 octobre, lors de sa présentation, la parfumeuse en a révélé les coulisses, rappelant avec une rare justesse ce qui distingue une véritable démarche créative : « Sans audace, il n’y a pas de création. »
Hermessence Ginseng Biloba : Une racine, cinq ans de recherches
L’idée prend racine en Asie, au fil des marchés et des échoppes d’herboristes. Parmi les matières qui retiennent l’attention de Christine Nagel, une revient avec insistance : le ginseng. Une question s’impose alors à la parfumeuse d’Hermès : pourquoi cette racine, si présente dans les pharmacopées asiatiques, demeure-t-elle absente de la palette du parfumeur ? Ses fournisseurs ne disposent d’aucun extrait correspondant à ses attentes. Elle décide alors de commander plusieurs centaines de kilos de racines pour en explorer le potentiel olfactif.
Les premiers essais ne sont pas à la hauteur de son intuition. Il faudra cinq années de recherche pour parvenir au résultat souhaité. Christine Nagel présente cette création comme une première dans l’histoire de la parfumerie : l’intégration d’une essence naturelle de ginseng dans une composition. Une avancée qu’elle considère comme un « très beau cadeau » fait à la profession, une affirmation qui témoigne de son ambition, sans avoir pu être vérifiée de manière indépendante.
Le ginkgo biloba oppose une autre résistance. L’odeur de sa feuille ne pouvant être extraite, Christine Nagel choisit de la reconstruire par la composition, en associant notamment thé vert, matcha, maté et muscs. D’un côté, la racine révèle sa matière ; de l’autre, la feuille existe par évocation. Entre extraction et interprétation, nature et recomposition, Ginseng Biloba trouve ainsi son équilibre : dans cette recherche de l’inaccessible, où la création ne consiste plus seulement à capturer une odeur, mais à lui donner naissance.

Une lanterne jaune pour un sillage boisé
Avec Ginseng Biloba, la collection Hermessence s’enrichit d’une eau de parfum de 100 ml, proposée dans un flacon rechargeable, dont la recharge de 200 ml est disponible séparément. Sa silhouette évoque une lanterne jaune vif, ponctuée d’un capot en veau Swift, surpiqué au point sellier et orné du clou de selle, signature emblématique de la maison.
Selon Hermès, la composition fait dialoguer la texture singulière des racines de ginseng avec les notes lumineuses du ginkgo biloba. De cette rencontre naît un sillage boisé et rayonnant, pensé pour les femmes comme pour les hommes. Une création où la matière et la lumière se répondent, entre profondeur végétale et éclat graphique. Christine Nagel en résume l’intention en quelques mots :

« J’ai voulu créer une Hermessence tout en courbes et tout en graphisme. »
Hermessence, la matière en majesté
Pour comprendre la liberté qui anime Ginseng Biloba, il faut remonter à 2004, année de naissance d’Hermessence. À l’écart des codes traditionnels de la parfumerie, cette collection singulière est inaugurée par Jean-Claude Ellena, alors parfumeur de la maison, avec des créations comme Vétiver Tonka et Ambre Narguilé. Le parti pris est radical dans sa simplicité : placer une matière au centre de la composition, lui donner toute sa présence, jusqu’à en faire le sujet même du parfum. Chaque création repose sur l’association de deux matières, tandis que le flacon-lanterne en devient la signature visuelle.
« C’était assez précurseur », se souvient Christine Nagel, évoquant cette volonté de mettre « des matières en majesté ». Dans le sillage de son prédécesseur, elle poursuit l’histoire d’Hermessence en y inscrivant sa propre sensibilité, avec des créations telles que Myrrhe Églantine, Cèdre Sambac et Agar Ébène. Son exploration commence au Moyen-Orient, berceau de matières premières qui ont façonné l’histoire du parfum, où la myrrhe était, selon ses mots, plus précieuse que l’or. Avec Ginseng Biloba, son regard se tourne vers l’Asie. Une nouvelle géographie olfactive s’ouvre, sans rompre avec l’esprit fondateur de la collection : celui d’une parfumerie qui préfère l’exploration à la formule, et la singularité des matières aux conventions.


Hermès, une maison résolument « rock’n’roll »
Pour Christine Nagel, Hermès est tout sauf une institution figée dans ses traditions. « Je dis toujours que c’est une maison rock’n’roll quand même », confie-t-elle. Une liberté qui s’exprime parfois là où on ne l’attend pas : dans une collection de bijoux en argent baptisée Punk, ou dans le recours à des tagueurs. Derrière les codes de la maison, elle perçoit une irrévérence assumée, portée par ce qu’elle décrit comme « cette petite âme d’enfant ».
Son arrivée chez Hermès relève presque du songe. Après avoir travaillé pour de nombreux créateurs, la parfumeuse aspirait à rejoindre une maison où elle pourrait exercer pleinement son métier. Mais face à l’ampleur de cette liberté nouvelle, la fierté s’est bientôt mêlée à une forme d’appréhension. C’est alors qu’Axel Dumas lui aurait adressé ces mots : « Christine, continue à avoir de l’audace. » Il lui aurait également confié préférer la voir se tromper en osant plutôt que réussir en suivant les autres.
« Honnêtement, de toute ma carrière, on ne m’avait jamais dit ça », se souvient-elle. Sans chercher pour autant à se tromper, elle mesure la portée d’un tel encouragement : « C’est quand même assez merveilleux d’entendre son président dire des choses pareilles. » Une confiance rare, qui autorise l’expérimentation, accueille l’incertitude et invite à ne jamais emprunter les chemins les plus évidents. Chez Hermès, l’audace n’est pas seulement permise : elle devient une invitation permanente à « faire toujours le pas de côté ».
Hermessence Ginseng Biloba : Le temps pour seule exigence, trois voix pour décider
Chez Hermès, la liberté créative commence par une chose devenue rare : le temps. « On m’a dit : prends le temps de choisir tes matières, prends le temps de faire », raconte Christine Nagel. Aucun calendrier imposé, aucune échéance dictée par le marché : la parfumeuse présente ses créations lorsqu’elle les estime abouties, au rythme qu’exige leur élaboration. Une temporalité singulière, qui laisse à l’intuition la possibilité de s’affirmer et à chaque matière le temps de révéler sa vérité.
Cette indépendance se prolonge jusque dans le processus de décision. Chez Hermès, trois voix seulement se prononcent sur un parfum : celle de Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique de la maison, celle de la direction de la parfumerie et celle de Christine Nagel elle-même. Un cercle resserré, à rebours des processus plus collectifs qu’elle observe ailleurs, où les tests de marché peuvent peser lourd dans les choix créatifs. Ici, la conviction précède la validation. Ginseng Biloba incarne cette approche : celle d’une création qui ne cherche pas d’abord à répondre à une attente, mais à explorer une intuition jusqu’à lui donner forme.

Le pas de côté, de Paddock à Twilly
Avec Paddock, Christine Nagel pousse l’audace jusqu’à faire d’une appréhension personnelle le point de départ d’une création. Elle le confie volontiers : les chevaux lui faisaient peur. Pourtant, lors d’une visite des écuries du Saut Hermès, elle demande à s’approcher des boxes. Dans le dernier, un cheval vient à sa rencontre. De cet instant naît une émotion qu’elle peine elle-même à expliquer. Puis, une autre découverte s’impose à elle : l’odeur des écuries. Le cuir, le bois, le foin, mais aussi les notes plus inattendues du lieu, jusqu’au crottin. Déterminée à en restituer la vérité olfactive, elle aurait même fait analyser l’air d’une écurie afin d’en identifier les molécules.
Créé en édition limitée pour le Saut Hermès au Grand Palais, Paddock est d’abord lancé discrètement dans trois boutiques parisiennes. L’accueil rencontré conduit la maison à le proposer de nouveau. Selon Christine Nagel, l’édition 2026 marque la troisième édition du parfum. Une trajectoire singulière pour une composition née d’un territoire inattendu, à la frontière du familier et de l’insolite. Elle en tire une conviction qui traverse toute son approche : « On peut faire de la beauté avec tout. » Avec Paddock, cette idée prend tout son sens : il suffit parfois de déplacer son regard (ou son nez) pour révéler la beauté là où personne ne songe à la chercher.
Du gingembre à l’appel du large : l’audace comme signature
Face aux recettes éprouvées de la parfumerie, Christine Nagel préfère prendre le contrepied. Le caramel, omniprésent dans de nombreuses compositions féminines, en est pour elle l’exemple même. Mais à force de chercher ce qui plaît, le risque est de produire des parfums qui se ressemblent, observe-t-elle, convaincue que les amateurs aspirent désormais à davantage de singularité.
Pour Twilly d’Hermès, elle choisit donc une autre voie. « Si j’avais voulu faire quelque chose de logique dans la parfumerie féminine, j’aurais fait du caramel. J’ai choisi le gingembre. » Une décision qu’elle pousse jusqu’à l’excès, avec une véritable « overdose de gingembre » dans une fragrance féminine. « C’était audacieux », reconnaît-elle. Même recherche d’expression personnelle avec Musc Pallida, pensé pour permettre à chacun de se composer « une signature à vous ». Le parfum devient alors moins un marqueur de tendance qu’une manière singulière d’habiter sa propre identité.
Avec Un jardin sous la mer, sa création la plus récente, Christine Nagel explore un autre territoire : celui du rêve. Tahiti, désir ancien qu’elle qualifie avec un sourire de « rêve de midinette », lui inspire une composition évoquant une île de Polynésie française, entre tiaré, noix de tamanu et accord de corail minéral. Une géographie imaginaire, nourrie par l’évasion et la mémoire sensorielle. Lors de la présentation du parfum, elle découvre que le thème de la maison pour 2026 est précisément « l’appel du large ». « Moi, j’avais travaillé inspirée d’une île du large », raconte-t-elle, amusée par cette résonance. Avant de conclure : « Tout est cohérent chez Hermès. » Une cohérence qui ne tient pas à une formule imposée, mais à une liberté de création capable de faire converger, presque naturellement, des imaginaires distincts.
Ginseng Biloba raconte un luxe qui se mesure en années, non en trimestres. Cinq ans pour une racine, c’est un luxe de temps, que peu de maisons s’offrent. L’histoire d’Hermessence suggère une constante. La collection sert de laboratoire à la matière, et chaque nouveau flacon y fait un pas de côté. Ginseng Biloba, entre racine naturelle et feuille reconstruite, en est l’exemple le plus net.

Pour mieux connaître l’univers parfumé de la maison, découvrez notre article sur Barénia Pleine Fleur. Enfin, le parfum est présenté sur la fiche officielle de Ginseng Biloba sur le site d’Hermès.
Sources : Hermès, propos de Christine Nagel recueillis lors de la présentation du 15 octobre.












