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« Confidences d’un Tour de Mains » — Roberto Platé, Hartis et CMS Collection : Habiter l’espace, révéler le regard

Date : 2 mai 2026
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Dans un appartement parisien chargé d’histoire, celui que Pierre Cardin habita, ce lieu où la création a élu domicile depuis plus de cinquante ans, trois univers se sont trouvés, se sont reconnus, et ont choisi de dialoguer. Les peintures de Roberto Platé, maître argentin de la scénographie et peintre de l’âme, y cohabitent avec la collection Tour de mains du designer Hugo Besnier, fondateur d’Hartis. L’ensemble est orchestré par CMS Collection, trio d’amis passionnés qui préfèrent les coups de cœur aux agendas.
Rencontre avec Alexandre Platé, fils de Roberto, artiste et performeur, Joanna Chevalier, cofondatrice de CMS Collection et Hugo Besnier autour d’une conversation à trois voix où se tissent art, geste et mémoire, et où affleure, en filigrane, une même quête : celle d’une beauté profondément vécue.

Alexandre Platé, Manon Canto, Joanna Chevalier & Hugo Besnier
Crédits photo : © Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à travers votre regard, votre parcours, ce qui guide profondément votre œil et votre sensibilité aujourd’hui ?

Alexandre Platé : Je suis le fils de Roberto Platé. Depuis plusieurs années, j’ai pris en main l’inventaire et les archives de mon père pour raconter son histoire, et surtout pour dire qu’il est bien plus qu’un scénographe reconnu en France : avant tout, il est peintre. Dans ce travail, je me retrouve moi-même, étant artiste et performeur. Je redécouvre le personnage, et à travers lui, je me redécouvre aussi. J’essaie de donner à ce récit une sensibilité honnête, qui puisse toucher tout le monde.

Hugo Besnier : Je suis designer. J’ai fondé Hartis il y a cinq ans, à Lyon, avec l’idée de rassembler l’excellence des ateliers français, différents matériaux, différentes techniques au sein d’une collection de mobilier complète. Mais un mobilier qui s’utilise vraiment, qui se vit, qui enveloppe et réchauffe. Je ne supporte pas l’idée d’un meuble que l’on regarde sans oser le toucher.

Joanna Chevalier : Je fais partie de CMS Collection, Chevalier, pour le C ; Hervé Mikaeloff et François Sarkozy complètent le trio. Nous sommes d’abord trois amis, trois passionnés d’art, qui avons décidé de mettre cette passion au service des artistes. On nous demande souvent si nous sommes des agents. Nous ne le sommes définitivement pas. CMS, c’est une collection : à chaque artiste que nous présentons, nous acquérons un ensemble d’œuvres, assurons un suivi, construisons une visibilité, puis proposons l’artiste à des galeries. Notre première artiste avait soixante-treize ans lorsque nous l’avons découverte. Nous l’avons montrée au Musée Guimet, au Musée Correr, elle est aujourd’hui à la Pace Gallery. Depuis, Anas a rejoint Mor-Charpentier, Yunyao Zhang est chez Jocelyn Wolff. Et avec Roberto Platé, nous en sommes déjà à notre quatrième exposition en moins de neuf mois. Un record, pour nous.

Vous souvenez-vous de votre toute première émotion artistique, celle qui a peut-être tout décidé ?

Joanna Chevalier : Oui, très clairement. J’ai toujours eu une tendance à collectionner compulsivement, à accumuler. Ça a commencé par les papiers de bonbons, je les gardais tous. Puis je collais des Kleenex sur des feuilles A4, je les dessinais, je les cousais en album. Mon premier vrai tableau, je l’ai reçu à neuf ans, offert par ma mère. C’était l’œuvre d’un artiste arméniano-libanais, un tigre descendant un escalier. Cette image ne m’a jamais quittée.

Hugo Besnier : Mon premier lien au design, c’est ma grand-mère. Elle avait un sens de l’esthétique rare, d’une exigence douce. Elle composait ses intérieurs avec une sincérité absolue, jouant avec les textures du lin, cachant les portes, changeant les fruits et les fleurs tous les trois jours avec l’instinct d’une scénographe. Elle faisait retourner ses matelas de laine tous les deux jours, même si personne ne les utilisait. Ce soin du détail, cette forme d’efficacité poétique, c’est là que tout a commencé pour moi.

Alexandre Platé : Pour moi, la réponse est simple : mes deux parents sont artistes. L’atelier de mon père sentait l’huile, je m’en souviens encore aujourd’hui. Ma mère nous apprenait à regarder les couleurs des arbres, le contraste avec le ciel, à nommer les nuances. Elle nous poussait à observer l’architecture. Ils dessinaient des heures, construisaient des maquettes, et la maison résonnait des opéras qu’ils scénographiaient. J’ai baigné dans l’art depuis l’enfance. Je n’ai pas pu m’en échapper, et je n’en avais aucune envie.

Comment est née la rencontre entre CMS Collection, l’univers d’Hartis et l’œuvre de Roberto Platé ?

Joanna Chevalier : Pour Roberto, c’est une jeune femme avec qui j’avais voyagé pour la Biennale de Riyad qui m’a simplement dit : Joanna, tu veux venir voir le travail de quelqu’un que j’aime beaucoup ? Je suis entrée dans l’atelier. Et ce n’est pas un tableau qui m’a saisie, c’est un univers entier. Ça vibrait, ça dansait, ça respirait et Roberto n’était même pas là. Alexandre en parlait avec une telle justesse que j’ai appelé Hervé et François : Venez voir. Pour que CMS expose, il faut que nous soyons tous les trois d’accord, pas deux sur trois, tous. Et nous l’avons été, immédiatement.

Pour Hugo, c’est une amie avec qui nous avions travaillé sur une exposition Platé à New York qui nous l’a présenté. Même chose : le coup de cœur. CMS ne fonctionne que comme ça. Nous avons chacun nos métiers, nos vies. CMS, c’est l’envie pure. On n’est jamais obligé d’exposer, on n’a pas d’agenda à remplir.

Hugo Besnier : Quand j’ai su que je pouvais garder cet appartement plus longtemps, j’ai appelé Johanna immédiatement. Elle a proposé Roberto Platé. François et Hervé sont venus, et nous avons passé une après-midi entière dans l’atelier à chercher parmi les œuvres, à faire une sélection qui puisse entrer en dialogue avec le lieu et avec mon mobilier, sans que l’un prenne le dessus sur l’autre. Je crois que c’est ce que nous avons réussi à faire.

Crédits photo : © Sarah Heitzmann / LUXE.NET

Vous rappelez-vous la première œuvre qui vous a saisi lorsque vous êtes entré dans l’atelier ?

Hugo Besnier : Oui. C’était celle qui est aujourd’hui dans le salon, elle ne se montrait qu’en partie, un angle dépassait. J’ai demandé à Alexandre de la déplacer. Et j’ai su aussitôt qu’elle allait fonctionner avec la table Pointe, qu’il y avait quelque chose d’organique, de presque floral entre elles. J’ai visualisé la conversation avant même de l’entendre.

Qu’est-ce qu’une « conversation » réussie entre art et design ?

Alexandre Platé : C’est une collaboration où l’un ne marche pas sur les pieds de l’autre. C’est donner l’espace, à l’œil, à l’énergie. Mon père a toujours rempli des espaces, c’était son métier. Ici, les tableaux sont comme des fenêtres supplémentaires dans cet appartement. Ils élargissent l’espace, ils illuminent les meubles d’Hugo. Comme s’il n’y avait pas seulement cette verrière, mais une fenêtre dans chaque pièce, ouverte sur quelque chose de plus loin.

Hugo Besnier : C’est aussi une histoire que l’on raconte ensemble. Ce qui était intéressant avec Roberto, c’est ce rapport profond à la scénographie, à l’espace. Le dialogue global devient alors très naturel, très cohérent.

Joanna Chevalier : Je ne pense pas qu’il existe une formule magique. Parfois, c’est dans la dissonance que ça devient extraordinaire. Mais ici, on entre dans un sas suspendu dans le temps. C’est une respiration. Le mobilier d’Hugo est rond, doux, enveloppant, il pourrait dialoguer avec du XVIIIe autant qu’avec de la peinture contemporaine. C’est cette liberté qui est fascinante.

L’exposition prend place dans l’ancien appartement de Pierre Cardin. Comment ce lieu a-t-il influencé votre approche ?

Hugo Besnier : Il y a une continuité ici qui est assez bouleversante. Sur cinquante ans, trois créateurs ont habité ces murs, Pierre Cardin, puis le propriétaire actuel, lui-même créateur, et maintenant cet espace accueille à nouveau la création. Ce n’est pas un hasard. L’énergie reste. Les volumes sont grands, les espaces invitent à l’exploration, en art, en design, en musique, en performance.

Alexandre Platé : Ces espaces permettent d’explorer toutes les formes de l’art. Et c’est ça qui est beau : que les œuvres de mon père, lui qui a passé sa vie à construire des décors pour les autres, habitent enfin une scène qui leur appartient.

Ce projet semble célébrer la main, celle qui peint, celle qui façonne. Est-ce un manifeste silencieux en faveur du geste ?

Joanna Chevalier : Le geste, la main, la trace, ce sont des choses qui nous appartiennent.

Hugo Besnier : Artis — a-r-t-i-s — est la racine latine du mot artisan. En ajoutant le H, cela signifie le haut de l’artisanat. J’ai appelé cette collection Tour de mains précisément pour ça : ce rapport de la main qui façonne, qui fabrique, qui touche. Chaque pièce est fabriquée à la main, en France, par les meilleurs artisans. Et chaque meuble porte le nom d’une des techniques utilisées dans sa fabrication. C’est une forme de porte-parole, disons, de cette excellence que la France porte dans ses villages et ses ateliers.

Chez Hartis, y a-t-il une matière qui vous définit plus que les autres ?

Hugo Besnier : J’aime tromper les matières, créer des trompe-l’œil. Ici, des gens ont pris la pierre de lave émaillée pour du cuir, le marbre pour du papier. Ce qui m’intéresse, c’est cette illusion, cette hésitation du regard. Même dans les formes : le lampadaire Chanfrein, par exemple, a une ampoule inversée qui semble flotter au-dessus de son piètement, comme si elle était en lévitation. On a envie d’enlever le bronze pour que le globe reste seul, suspendu dans le vide.

Alexandre, vous portez aujourd’hui une œuvre autant qu’une mémoire. Comment définiriez-vous l’univers de votre père ?

Alexandre Platé : On ne peut pas le séparer de son côté spirituel, et c’est quelque chose que je découvre petit à petit. Mon père s’est échappé d’une dictature. Avant lui, ses parents ont fui l’Allemagne avant la guerre. Il y a une déchirure fondatrice dans son parcours. Ses œuvres sont politiques. Ses scénographies l’étaient aussi, des hommes vêtus en femmes, des femmes en hommes, à une époque où cela n’était pas du tout accepté en Europe. Il voulait prouver quelque chose. Casser des codes.

Dans la peinture, il se libère. Il dit lui-même qu’il manque de technique classique, et ça ne le dérange pas. Dans la scénographie, il est maître de la perspective, très mathématique. Dans la peinture, il joue. Son univers est joueur, toujours en train de chercher l’illusion, l’optique, le mouvement. Oui, son univers est joueur.

Son intérêt pour le soufisme a profondément marqué son œuvre. Comment cela se manifestait-il ?

Alexandre Platé : C’était son quotidien. Tous les matins, souvent le soir. Ses amitiés, ses voyages, tout gravitait autour du soufisme. Son guide spirituel a été comme un second père. J’ai appris qu’il avait découvert le soufisme en 1967, encore en Argentine, et l’a poursuivi toute sa vie en France. Et j’ai retrouvé ses traces partout, autant dans les scénographies que dans les peintures, sous forme de clins d’œil et de messages cachés.

Il y a une image récurrente dans son œuvre : la verticalité, cette forme de colonne. Ma sœur m’a expliqué que c’est l’image du un, du chiffre un. L’un des tableaux ici représente la pointe de la lettre alif, le un en arabe, la première lettre de l’alphabet, qui est devenue notre A. C’est une forme d’unité fondamentale. Et paradoxalement, c’est ce qui unifie toute son œuvre.

Vous redécouvrez votre père à travers ses peintures. Qu’avez-vous découvert que vous ne saviez pas ?

Alexandre Platé : Il y a toujours un écart entre un personnage public et un personnage intime. Je connaissais l’homme, dans l’intimité du père et du fils. Mais à travers la peinture, j’ai redécouvert une sensibilité beaucoup plus subtile : dans ses choix de couleurs, ses coups de pinceau, ses thématiques, et surtout dans la répétition. Le soufisme valorise beaucoup la répétition et la discipline et on la retrouve dans son œuvre. Quand on me demande à l’ouverture si je suis heureux, je réponds que oui, mais c’est surtout le moment où je les vois accrochés au mur, quand je les vois exister individuellement, dans leur beauté. Je les redécouvre à chaque fois.

Le goût se construit-il ou se révèle-t-il ?

Joanna Chevalier : C’est une éducation. Et une éducation qui ne s’arrête jamais. Même le goût alimentaire se développe, on commence par ce qu’on connaît, puis on s’aventure vers des choses plus complexes. Savez-vous qui disait que le goût est l’arme la plus blessante ? On peut attaquer quelqu’un sur ses idées politiques, sur ses croyances mais s’en prendre à son goût, c’est toucher à sa nature même.

Peut-on habiter une œuvre d’art comme on habite un lieu ?

Joanna Chevalier : J’aurais tendance à dire que c’est l’œuvre d’art qui vous habite. On habite un lieu, mais une œuvre, elle, résonne en vous. Elle rentre.

Alexandre Platé : Mon père a énormément travaillé avec les miroirs, avec le reflet. Quand je parle de fenêtre, je vois aussi des miroirs. Il a fait beaucoup d’autoportraits face à un miroir. Et plus je regarde son œuvre, plus je pense que face à un tableau, on fait la même chose, on se voit nous-mêmes. C’est pour ça que ça nous habite.

Si vous deviez partager un livre, un film ou un son qui vous a récemment touché ?

Joanna Chevalier : La Conversation de Sándor Márai, ainsi que La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard me revient sans cesse, ou encore The Architecture of Happiness de Alain de Botton.

Hugo Besnier : Habiter de Michel Serres, Le Parti pris des choses de Francis Ponge et Hamnet côté cinéma !

Alexandre Platé : J’ai vu récemment le spectacle de Béjart et c’était d’une beauté bouleversante. Je suis danseur, j’aime la danse profondément. Voir ce mélange de contemporain et de classique, cette façon qu’a Béjart de sortir du léché pour trouver quelque chose de saccadé, de vivant. Une femme interprétait le Boléro, ce solo habituellement masculin. Une femme seule au centre d’un cercle rouge, entourée d’une trentaine d’hommes. Une mise à mort, selon Béjart. Et cette répétitivité hypnotique, cette force, c’était absolument juste. C’est très du moment, je trouve. Une petite claque salutaire.

Et enfin : votre définition du luxe ?

Alexandre Platé : La liberté. Faire ce qu’on a envie de faire, sans s’astreindre à des obligations qui ne nous appartiennent pas. Et le temps, le temps de qualité passé avec ceux qu’on aime. En ce moment, pour moi, c’est mes nièces, mes parents. On met si souvent la famille en arrière-plan. Or c’est elle qui nourrit tout. C’est un luxe immense que de préférer ça à une heure de plus devant un écran.

Joanna Chevalier : Ce qu’il dit, oui. Et aussi : travailler sur un projet et sentir que les idées coulent, qu’elles viennent sans qu’on rame pour les attraper. Cette fluidité-là, c’est un luxe rare.

Hugo Besnier : Vivre pleinement les objets, sans contrainte.

Crédits photo : © Sarah Heitzmann / LUXE.NET

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