Dans l’écrin feutré du showroom parisien de Steinway & Sons, le silence a une densité particulière. Ici, chaque instrument porte en lui près de trois années de fabrication, plus de 12 000 pièces assemblées à la main et l’héritage d’une promesse formulée en 1853 : “to build the best piano possible.” Rencontre avec Min-Jung Kym, concertiste devenue gardienne de cet univers d’exception, où l’émotion dialogue avec l’innovation.
MATTER and SHAPE : Quand la matière devient récit, nos coups de coeur de l’édition 2026
Au cœur du jardin des Tuileries, entre l’architecture classique du Louvre et les perspectives infinies du jardin dessiné par Le Nôtre, MATTER and SHAPE s’est imposé en quelques années comme l’un des rendez-vous les plus singuliers du design contemporain. Ce qui n’était encore qu’un pari en 2024 est aujourd’hui une évidence : la foire parisienne occupe désormais une place à part dans le calendrier international, à la croisée du design, de la mode et de l’architecture. Nos coups de coeur de l’édition 2026.
Pendant quatre jours, au rythme effervescent de la Fashion Week, deux pavillons éphémères accueillent collectionneurs, créateurs et curieux, venus explorer une nouvelle cartographie de la création. Sous la direction artistique de Dan Thawley, la troisième édition de MATTER and SHAPE déploie son thème ambitieux : “Scale”. Une invitation à réfléchir aux jeux d’échelle, aux proportions et au rapport entre l’objet et l’espace, clin d’œil assumé au manifeste architectural S, M, L, XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau.
En à peine trois années, le salon a plus que doublé son nombre d’exposants, passant de 30 à plus de 70, offrant ainsi un panorama à la fois riche, éclectique et résolument contemporain de la création. MATTER and SHAPE dépasse le simple cadre de l’exposition : les visiteurs sont invités à ralentir le pas dans des espaces de contemplation, tels que le reading room imaginé en partenariat avec Villa Hegra, à savourer les sélections du café Dreamin’ Man ou de Bang & Olufsen, ou encore à découvrir l’éphéméral restaurant orchestré par le studio culinaire créatif Balbosté, jusqu’à ressentir pleinement l’expérience immersive de l’espace Olfactory Signals. « J’aime concevoir MATTER and SHAPE comme une promenade curatoriale à travers les pages d’un magazine », confie Dan Thawley.

« Nous vivons dans un monde où tout semble accessible en un clic, mais la réalité est qu’il existe encore tant de portes dérobées, de trésors à découvrir : des archives dépoussiérées par des maisons familiales de cinquième génération, des connexions inédites entre le cinéma, la gastronomie, la mode et le design. Je souhaite célébrer tout cela, car le design n’est pas seulement une question de forme : il définit la manière dont on habite et vit sa vie. »
Entre sculpture et fonction
Parmi les découvertes les plus marquantes, le travail de Justine Ménard capte. Ses créations en verre soufflé semblent suspendues entre fragilité et densité. Chaque pièce, verre, cendrier ou objet de table, apparaît comme une sculpture habitée par le souffle qui lui a donné naissance. Le geste artisanal reste visible, presque palpable. On y perçoit une poésie discrète : celle d’un matériau transformé par l’air et la chaleur en un objet unique, comme si chaque pièce retenait en elle un fragment de respiration.
Dans un registre très différent, la maison de design néerlandaise BOTHI propose une vision profondément architecturale de l’objet domestique. Leur Meadows Mirror, conçu en acajou massif, dépasse la simple fonction décorative : il s’impose comme un véritable volume dans l’espace. Derrière sa façade ponctuée d’incrustations florales délicates, le miroir révèle un intérieur double qui multiplie les perspectives. Un objet à la fois discret et intellectuel, qui se découvre lentement, presque comme un secret.

Le mobilier comme récit
Chez VandaVee Studio, le mobilier devient narration. Chaque pièce naît d’un imaginaire nourri de mythologie, de symboles et de rituels oubliés. Le chandelier Asha II, inspiré des dômes persans, incarne cette approche : une sculpture élancée qui accueille la flamme comme un geste sacré. Plus qu’un simple objet lumineux, il invite à transformer l’instant quotidien en rituel silencieux.
La galerie anversoise Uppercut repousse les frontières entre art et design, offrant une sélection de pièces contemporaines où intuition esthétique et rigueur historique se rencontrent avec précision. Sur leur stand, les créations de André Jacob, Arthur Vandergucht, Carsten in der Elst, Chris Fusaro, LS GOMMA, Tim Teven, Linde Freya Tangelder et Yoon Shun incarnent cette philosophie : le mobilier cesse d’être simplement fonctionnel pour devenir une véritable œuvre capable de transformer l’espace qui l’accueille.
La matière comme terrain d’expérimentation
Le designer Axel Chay propose une approche plus radicale, presque sculpturale. Inspiré par la Méditerranée et ses paysages vibrants, il compose des pièces aux courbes sensuelles, où acier, liège ou aluminium deviennent des médiums d’expression. Chaque objet affirme une présence forte dans l’espace, oscillant entre design et art cinétique.
Une sensibilité différente se révèle chez Spaces Within, qui transforme un détail souvent invisible, la poignée de meuble, en véritable bijou pour l’architecture intérieure. Sculptées en laiton dans une fonderie florentine, ces pièces invitent à redécouvrir la beauté des gestes du quotidien.
Dans un dialogue subtil entre mode et design, Ann Demeulemeester poursuit son exploration créative au-delà des podiums. Après avoir fondé sa maison éponyme avec Patrick Robyn en 1985 et s’être retirée du prêt-à-porter en 2014, elle se tourne vers de nouveaux formats, de la sculpture à la céramique. Depuis 2019, sa collaboration avec Serax a donné naissance à des collections de porcelaine, couverts, verrerie, puis une gamme d’éclairages et d’objets lumineux, jusqu’à l’édition complète de meubles en 2022, déclinant tabourets, chaises, tables et consoles dans des matériaux variés. Au cœur de son univers, la créatrice conjugue l’intemporalité et l’innovation, oscillant entre force et fragilité, structure et nonchalance, poésie et radicalité.
Dans une autre démarche, le projet Skin de Payam Askari explore la rédemption des matériaux. En réassemblant des fragments de marbre autrefois considérés comme déchets, le designer compose des objets et mobiliers uniques. Une poésie de la récupération, où les cicatrices de la matière deviennent partie intégrante de la beauté.
Parmi les présences qui interrogent le design dans sa dimension la plus conceptuelle, le studio Unknown, Untitled se distingue par une approche presque philosophique de l’objet. Fondé à Paris, ce bureau de design développe des projets où stratégie, image et création se rencontrent. Leur nom lui-même agit comme un manifeste : dépasser l’expression individuelle pour privilégier l’intention, la réflexion et l’exécution. Dans un monde saturé de signes, leurs objets et collections fonctionnent comme des formes ouvertes, pensées pour dialoguer avec les transformations sociales et culturelles de notre époque.
Dans un registre différent mais tout aussi sensible à la relation entre objet et espace, le studio De Troupe, fondé à Los Angeles par l’architecte et designer Jason Miller, explore la frontière entre design et architecture. Inspirées par les modernismes californien et européen, laiton patiné, verre soufflé, acier ou pierre composent des objets à la présence presque architecturale. Chez De Troupe, la lumière n’est jamais simplement fonctionnelle : elle devient atmosphère, sculptant l’environnement avec une élégance silencieuse.
Dans un dialogue radical avec la matière, Herzog & de Meuron s’est imposé en révélant une série de pièces sculpturales en bois. Fidèle à une sensibilité architecturale profondément ancrée dans la compréhension des matériaux, l’agence a transformé le bois, noble, vivant, intrinsèquement texturé, en une exploration de forme et de structure, des surfaces qui captent la lumière avec douceur, des volumes qui prolongent le mouvement naturel de la matière.

À une autre échelle sensorielle, Kadri donne au cachemire une voix tout aussi singulière. « Spun and woven by hand in Srinagar », chaque fibre murmure l’histoire de sa provenance, le geste artisanal qui l’a tissée, la main qui l’a étirée, l’air frais de la vallée himalayenne qui l’a vue naître. Ici, le textile se lit comme une sculpture du toucher, une forme de poésie silencieuse qui enrichit l’espace autant qu’elle enveloppe le corps.

Le designer et céramiste Abid Javed a dévoilé une plongée fascinante dans l’invisible. Inspiré par sa formation en biologie moléculaire, il conçoit des objets qu’il décrit comme des “molecular objects” : des formes biomorphiques où cellules, molécules et structures organiques deviennent des paysages sculpturaux. Entre design et art contemporain, ses pièces en céramique évoquent un univers à la fois scientifique et onirique.

Dans une approche résolument expérimentale, le projet ALEOR – Craft & Biodesign explore les nouvelles frontières des matériaux vivants. Fondé par Nathalie Guiot, le studio s’intéresse aux biomatériaux et aux pratiques régénératives, cherchant à repenser les modes de production du design contemporain.
La maison TAK met quant à elle en lumière la puissance des savoir-faire artisanaux indiens. Fonctionnant comme un partenaire de production pour designers internationaux, TAK s’appuie sur un réseau d’ateliers spécialisés dans le bois, la pierre ou le métal. Leur approche ne consiste pas seulement à produire des objets, mais à inscrire l’artisanat dans une dynamique contemporaine, où tradition et design dialoguent pour donner naissance à des pièces uniques.
Autre présence marquante du salon, Mutina continue de redéfinir le rôle de la céramique dans l’architecture contemporaine. Depuis sa création en 2005, l’éditeur italien collabore avec certains des designers les plus influents, de Ronan Bouroullec à Patricia Urquiola, pour transformer le carrelage en véritable projet d’auteur. Chez Mutina, la surface devient langage.

Entre sculpture et installation, le projet Funny City imaginé par l’artiste Serban Ionescu pour Birkenstock 1774 apporte au salon une dimension spectaculaire. Pensée comme une exploration de l’échelle et de l’asymétrie, l’installation dialogue avec le thème de cette édition. Au centre, la sculpture Turnstile for a Smile agit comme une porte symbolique entre design, mode et art, annonçant également le lancement de la collection 1774 Romanticismo célébrant les silhouettes iconiques de la maison.

Enfin, certaines propositions interrogent directement la matière elle-même. La collection Garnier & Linker s’inscrit dans cette démarche en réinterprétant des matériaux nobles, albâtre, pierre volcanique, bronze ou verre coulé massif. Chaque pièce est façonnée à la main par des artisans français, révélant la richesse tactile et la profondeur historique de ces matériaux ancestraux.
Quand le design dialogue avec l’invisible
Cette édition de MATTER and SHAPE s’aventure également dans le domaine du parfum, grâce à l’espace Olfactory Signals, consacré à la fragrance comme médium artistique. Parmi les propositions les plus marquantes, Notes de Bas de Paje imagine le parfum comme une narration olfactive. Leur création Carambolage raconte un instant suspendu, une nuit, une route, un accident, à travers des notes métalliques, cuirées et boisées. Une fragrance presque cinématographique, qui évoque la mémoire comme une scène figée dans le temps.
Le laboratoire olfactif ARPA, Institute of Synesthesia poursuit cette exploration sensorielle avec Hade, un parfum inspiré du lac Averne, porte mythologique des enfers. Encapsulé dans une coque de glycérine sculpturale, le flacon lui-même devient un objet évolutif qui interagit avec son environnement.
Enfin, la maison indépendante Naomi Goodsir fascine avec Nuit de Bakélite, une composition green, obsessionnelle et addictive où tubéreuse, galbanum, angélique et immortelle se mêlent à des accords de bois et de cuir. Chaque note se déploie avec une intensité tactile et sensuelle : le froissement des petites tiges de tubéreuse, la majesté sauvage de la fleur perse, le cuir et le styrax qui ancrent le parfum dans une profondeur presque sculpturale.

Repartir avec une empreinte d’émotion
Parmi les propositions les plus singulières du salon, Ex Libris attire l’attention au sein du Shop. Fondée par Lauren et Igor, la maison fait revivre l’ex-libris (gravure ou tampon personnalisé généralement rapposé sur la première page d’un livre) au rang de véritable territoire de création moderne. Chaque pièce, conçue sur-mesure, devient un objet sculptural, un fragment de mémoire tangible, porteur d’identité et d’histoire. L’ex-libris se déploie comme une architecture miniature, un symbole personnel où le geste artisanal dialogue avec la poésie du quotidien. Ex-Libris réaffirme avec force et élégance la puissance sensuelle de cette tradition, du livre et du temps, transformant chaque création en un trésor intime et singulier.
Le retour du geste et des matières nobles
À MATTER and SHAPE, ce n’est pas seulement la diversité des objets qui frappe, mais la manière dont chacun dialogue avec les autres et avec l’espace. L’obsession de la matérialité s’impose comme une priorité : bois sculpté, fibres biologiques, papiers froissés, céramiques imparfaites, cuir travaillé… autant d’expressions qui conjuguent savoir-faire ancien et audace contemporaine. Les créations du salon dessinent un profil de saison profondément nostalgique, nourri par l’influence de l’Art déco, et revendiquent le retour des matériaux nobles, des pièces sophistiquées et des artifices du glamour, tempérés par un sens aigu de la modernité. On observe un retour séduisant de l’albâtre et de la laque, rappelant la splendeur des Années folles, tandis que chaque objet raconte une histoire : celle de la main qui façonne, du geste artisanal et de visions nouvelles qui s’installent dans l’espace habité. Le design, ici, cesse d’être seulement forme pour devenir une manière de penser et d’habiter le monde.











































