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Rencontre avec Anastasia Bay : « Night Mother », entre ombre et tendresse, l’intimité d’une maternité révélée chez Derouillon

Date : 13 mars 2026
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Avec Night Mother, Anastasia Bay nous invite à pénétrer un monde à la fois fragile et intense, où l’expérience de la maternité se raconte sans détour. Entre peintures, céramiques et mobilier, son œuvre explore les émotions profondes, les peurs et les désirs souvent tus, et transforme chaque objet en un miroir sensible de l’intime. Cette exposition, présentée à la Galerie Derouillon à Paris, ne se contente pas de représenter : elle immerge, elle confronte. À travers ce dialogue entre matière, corps et narration, Bay propose une vision inédite et viscérale d’un thème universellement humain mais rarement abordé avec autant de poésie et de vérité. Rencontre.

Anastasia Bay © Portrait by Machteld Rullens

Votre travail semble naître d’une tension intime, presque organique. À quel moment avez-vous compris que la création serait votre langage principal ?

Quand j’ai compris que c’était le langage qui s’adaptait le mieux à la traduction de sensations pures. La peinture capture avec la plus grande précision sensorielle l’instant et, parce qu’elle écarte l’intellect, elle offre une expérience ineffable. Il y a une part d’indicible que seule la peinture révèle ; quand j’ai compris cela à la vue de certaines œuvres, j’ai eu envie de parler ce même langage.

The Pedants Midwifery, 2025, Acrylique et pastel sur toile, 200 x 160 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Votre univers est traversé par une forme de narration viscérale. Pouvez-vous nous partager votre processus créatif ?

Cela débute par une accumulation de sensations : c’est comme une épargne dont le trop-plein déborde en tableaux. Lorsqu’ils appartiennent à un même corpus, il y a un aspect narratif créé par la combinaison de l’ensemble des œuvres. Mais les tableaux sont autonomes, chacun propre à l’instant. Ils apparaissent maladroitement et brutalement sur la toile ; j’ai très peu de dessins préparatoires de l’ensemble. Je peux esquisser un geste, un détail, un mouvement pour en saisir le tracé, entraîner la main. Une fois sur la toile, c’est une succession d’accidents qui se composent. C’est une chorégraphie où chaque nouvelle ligne invoque sa béquille, c’est comme ça que l’image se construit.

Votre œuvre semble habitée par le corps, ses métamorphoses, ses instincts. Quelle place tient le corps dans votre processus créatif ?

Le corps a une place primordiale dans mon travail. Quand il ne chute pas, il est malmené, peinant à entrer dans le tableau. C’est un corps imposant qui tente de fuir par le mouvement. Les visages sont multiples et mouvants, ce qui les rend flous lorsqu’ils aimeraient être invisibles. Et pourtant, même recroquevillés, en repli, ils dégagent une puissance qui leur échappe.

Here Comes the Bogey-Man (Caprice #3), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 40 x 50 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Travaillez-vous dans le silence, dans la musique, dans la solitude ? À quoi ressemble une journée dans votre atelier ?

Je travaille entourée de mon iconographie, des dizaines d’images punaisées au mur, avec de la musique ou la radio forte que je n’écoute pas vraiment. Il me semble que ce chaos est nécessaire pour distraire mon intellect et favoriser un travail à l’instinct.

One Rises One Stoops, 2025, Acrylique et pastel sur toile, 200 x 180 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Y a-t-il une image fondatrice, une scène primitive, qui irrigue encore votre travail aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a une mystique puissante qui traverse mon existence. La spiritualité a emporté un être cher, fondateur dans mon éducation et ma conception du monde. La peinture, peut-être parce qu’elle dépasse l’expérience humaine, me rapproche de cet endroit de mystère.

Painters Dungarees, 2025, Acrylique et pastel sur toile, 200 x 160 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus
Nightmare #2, 2025, Acrylique et pastel sur toile, 50 x 60 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Avec Night Mother, présenté actuellement à la Galerie Derouillon, vous abordez une expérience de la maternité rarement représentée. Pourquoi était-il nécessaire pour vous d’en parler maintenant ?

Je crois que pour que les œuvres soient habitées, on doit y mettre un peu de soi-même. Il y a beaucoup de désir qui émane des œuvres : le désir de devenir mère, mais également le désir de s’y refuser, qui fait déjà partie selon moi de la maternité, car il est un pur geste d’amour désintéressé. Ces dernières années, j’ai baigné dans des réflexions sur ce sujet, de ma propre expérience remplie de remous, de pertes et d’apparitions, à celles de mon entourage. De tous ces témoignages et recherches dans lesquels j’ai été plongée est apparu un jour le premier tableau : celui d’une femme abattue, couchée dans un lit d’hôpital face à la pression et au jugement institutionnels qui pèsent tant que sa représentation déborde du tableau.

Hush (Caprice #28), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 50 x 40 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Le texte de Phœbe Hadjimarkos Clarke installe une atmosphère presque mythologique, entre conte et cauchemar. Comment s’est construit ce dialogue entre littérature et image ?

Les échanges avec Phœbe ont été extrêmement fluides. Je lui ai fait part de mon désir que l’exposition soit accompagnée d’un texte autonome qui, sans ajouter de description, imposerait déjà un regard. Par son univers puissant et sombre Phœbe a créé une porte — dans le milieu de la musique, on dirait une « ouverture » — qui installe déjà le spectateur dans l’univers de l’exposition.

Newly Ambulatory, 2025, Acrylique et pastel sur toile, 200 x 180 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus
The One with the Rollona (Caprice #4), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 50 x 40 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Les « créatures » décrites dans le texte semblent incarner une peur diffuse. Représentent-elles une menace extérieure, ou une part intérieure de la mère ?

Elles sont l’incarnation de la culpabilité générée par l’extérieur et d’une peur débordante, parfois délirante, à laquelle les jeunes mères sont confrontées. C’est l’endroit de friction de ces deux parts qui est le lieu de naissance de l’anxiété et de l’angoisse. Ce sont des créatures qu’on ne peut pas domestiquer, mais près desquelles on peut vivre en harmonie.

Night-Watch portrait (II), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 60 x 70 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Dans cette exposition, vous mêlez peintures, céramiques et mobilier. Est-ce une manière d’immerger le spectateur dans un espace mental ?

Les premières céramiques sont apparues lors de l’exposition Maestra Lacrymae, qui présentait au sein d’un opéra cinq personnages archétypaux, chacun lié à une pratique artistique. C’est le personnage de Dibutades, fille d’un potier, qui m’a inspiré ces urnes anthropomorphes. Leurs formes reprennent des postures d’accouchement physiologiques, avec notamment la position accroupie qui a été évincée au cours du XVIIIe siècle au profit de la position gynécologique. Le lit a remplacé la chaise. J’avais envie de la physicalité de ces chaises obstétriques pour montrer leur ergonomie qui suit et s’adapte au corps. Elles trônent et renvoient davantage à une image de force et de puissance qu’à la position alitée.

La nuit est omniprésente. Que symbolise-t-elle pour vous ?

Je vais répondre par antagonisme : la lumière est révélatrice de la couleur et, sans la lumière, la peinture n’existerait pas. C’est elle qui extirpe à l’obscurité ses contours et ses mouvements.

A Gift for the Master, (Caprice #47), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 42,5 x 54 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Si vous deviez citer : Un livre qui vous accompagne aujourd’hui ? 

Je suis obligée de citer ce livre que je viens de terminer, Petit Roman d’Amélie Derlon Cordina, tant il élucide ces thèmes avec clarté ; elle y décrit parfaitement ces sentiments de culpabilité, de peur de mal faire et ce flirt avec la mort. Parmi ceux qui m’accompagnent depuis toujours, il y a Le Mont Analogue de René Daumal et un vieil exemplaire des Fleurs du Mal qui appartenait à ma grand-mère, avec un post-it à la page du Spleen et un autre à la page de Une Charogne pour accompagner les insomnies.

Un film qui vous a marquée durablement ? 

Faust de Murnau, qui est une succession de plans-tableaux avec ses décors écrasés que la lumière vient ériger, dans une bataille entre l’obscur et le lumineux.

They’ve Already Got a Seat (Caprice #26), 2026, Acrylique et pastel sur toile, 42 x 50 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Une musique qui résonne avec Night Mother ? 

La Sorcière de midi, un poème symphonique de Dvořák. C’est l’histoire d’une mère excédée qui menace son enfant de la venue d’une sorcière s’il ne se tient pas sage ; mais la menace devient réelle lorsque la sorcière pénètre dans la maison et réclame l’enfant. L’enfant finira par mourir dans l’étreinte désespérée de sa mère. Ce sera le sujet d’une prochaine série de céramiques.

Rock-a-bye baby, 2025 Acrylique et pastel sur toile, 200 x 160 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

Et enfin, quelle est votre définition du luxe ?

La déconnexion. Pas avec l’actualité ou le réel, je parle plutôt de la « joignabilité ». C’est un terme marketing devenu un mode de communication qui a complètement intégré notre quotidien. Je trouve que cette omniprésence et cette sollicitation permanente abîment notre faculté à construire une pensée profonde.

The Sacking of Jana (I), The Sacking of Jana (II), The Sacking of Jana (III), 2026 Acrylique et pastel sur toile, 80 x 100 cm, Courtesy of the artist and Galerie Derouillon, Paris © Youna Virus

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