Chaque hiver, St. Moritz cultive l’art rare de transformer le froid en spectacle. Sur le lac figé de l’Engadine, la glace devient miroir, la lumière s’y fracture avec élégance, et le mouvement s’y dessine comme une promesse. Pour son édition 2026, The I.C.E. St. Moritz ne se contente plus de célébrer l’automobile d’exception : l’événement ouvre un nouveau chapitre, où l’art contemporain s’invite au cœur de la mécanique. Une extension naturelle, presque évidente, de son ADN.
Rencontre avec Inès Dieleman à l’honneur de Polaroids, le livre évènement : L’art du détail et de la liberté sensorielle
Plonger dans l’univers d’Inès Dieleman, c’est accepter de ralentir, de plisser les yeux, de se laisser happer par la délicatesse des pétales, la transparence des étamines et la sensualité des matières vivantes. À travers son deuxième livre Polaroids, la photographe nous invite à réinventer notre perception du monde végétal et organique. Entre minutie scientifique et poésie instinctive, chaque image révèle la beauté fragile et éphémère du vivant, comme un secret que l’on s’autorise à contempler. Rencontre avec une artiste qui fait du détail son langage, de l’intuition sa boussole et de la lumière son pinceau.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis photographe, mais photographe trapéziste [rires] : j’aime ne pas rester dans une seule case. J’explore la nature morte, la peau, l’eau, des petites vidéos… Tout ce qui me permet de faire surgir des sensations, de toucher aux émotions. La sensorialité est au cœur de mon travail, elle guide chacun de mes gestes et chaque projet.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et les moments marquants de votre évolution personnelle et artistique ?
J’ai grandi dans une famille où je n’avais pas beaucoup la parole, alors j’ai trouvé refuge dans mes rêves. J’ai étudié l’art, poursuivi dans la direction artistique, et travaillé aux côtés de mon mari photographe : sur les sets, la direction artistique, la post-production. Sa disparition il y a seize ans a marqué un tournant : la photographie s’est imposée à moi, naturellement. C’était un apprentissage rapide mais intense : la lumière, le volume, le dessin dans l’espace… Tout ce que j’avais appris intuitivement est devenu concret dans mon travail.
“Polaroids” prolonge et approfondit votre exploration du vivant initiée avec Pavot. Qu’est-ce qui vous a poussée à revisiter ce format particulier ?
C’était un geste purement instinctif. Je possédais ce Polaroid depuis longtemps, un modèle particulier, conçu pour la macrophotographie en milieu dentaire. Au départ, mes sujets étaient les yeux de mes amis, fascinants dans leur proximité. Puis un bouquet de pavots est venu capturer mon attention, et j’ai commencé à explorer le monde végétal qui m’entourait, le révélant à travers l’objectif. Ces images sont restées longtemps enfouies dans un tiroir, jusqu’à ce que mon éditeur, Nicolas Huet Grob, les découvre et me suggère d’en faire un livre. Peu à peu, le projet s’est élargi à d’autres végétaux, fleurs et légumes, chacun parlant à mes sens, à la fois visuellement et émotionnellement.

Comment décririez-vous votre processus artistique, très sensoriel et instinctif ?
Je travaille beaucoup à l’instinct. Avec le Polaroid, je n’ai pas besoin de réglages complexes ou de lumière artificielle. Je vois un objet, je sens qu’il y a quelque chose à capturer, et je le fais. Le hasard et l’émulsion ancienne participent aussi à la naissance de l’image : des textures et nuances apparaissent de manière inattendue, et c’est exactement ce qui donne vie à mes photos.

Vos images oscillent entre étude botanique, abstraction picturale et évocation intime. Comment trouvez-vous cet équilibre ?
C’est une tension constante entre rigueur et liberté. La lumière est mon outil principal : elle me permet de révéler certains détails tout en laissant d’autres dans l’ombre. Comme avec de la pâte à modeler, je fais ressortir ce que je veux montrer, je crée de la profondeur, de la sensualité, et laisse l’émotion émerger.
Vos photographies naissent d’une attention minutieuse aux fragments : pétale, étamine, matière vivante. Comment ce regard transforme-t-il votre perception du monde ?
En observant l’infiniment petit, on découvre des mondes insoupçonnés. Même un végétal en déclin continue de révéler sa beauté intérieure. Cela transforme non seulement mon regard mais aussi celui du spectateur : il apprend à ralentir, à chercher la poésie là où il ne l’aurait pas cherchée. C’est un apprentissage de patience et d’émerveillement, un dialogue avec la vie dans sa forme la plus fragile et fugace.

Quels artistes ou influences nourrissent votre travail ?
Je suis fascinée par Karl Blossfeldt et ses études de bourgeons à la fin du XIXᵉ siècle. Dans la photographie contemporaine, je m’inspire d’Araki, Mapplethorpe et Sarah Moon, chacun pour des raisons différentes. Mais je regarde peu le travail des autres : je veux rester fidèle à ma vision, éviter les influences involontaires, et préserver mon authenticité.
Quel rôle joue la sensorialité dans vos images ?
Tout est sensoriel. Les fleurs, les textures, la lumière : je cherche à provoquer une sensation physique, presque tactile. La lumière, en particulier, est cruciale : elle me permet de sculpter, de créer des clair-obscurs, de faire vibrer les volumes. C’est elle qui donne vie et émotion à l’image.

Que souhaitez-vous que le spectateur ressente face à vos Polaroids et à ces détails de la vie végétale ?
J’aimerais qu’il ralentisse, qu’il plonge dans l’image, qu’il sente la fragilité et la beauté du vivant. Chaque photo est une invitation à observer, à ressentir, à s’émerveiller de l’ordinaire devenu extraordinaire.
Quelle direction ou quel questionnement continue de vous habiter dans votre travail photographique ?
Je poursuis l’exploration des végétaux, avec des projets à venir comme un travail sur l’iris, très éphémère. Je prépare également un troisième volet de Polaroids. Chaque projet est une étape, mais la quête reste la même : saisir la puissance et la sensorialité de la nature, tout en affirmant ma liberté créative.

Quel a été votre premier contact avec la photographie ?
Je me souviens d’un camp de vacances où l’on nous a donné des petits instantanés à développer. Mes premières photos étaient mécaniques, sans intention réelle. C’est là que j’ai compris que la photographie n’est pas seulement technique : c’est un point de vue, une intention, un regard.

Et enfin, votre définition du luxe ?
Pour moi, le luxe, c’est la liberté : la liberté de créer, de rêver, de choisir son chemin. Être photographe, pleinement maîtresse de son art, c’est un immense luxe. C’est aussi la liberté de persévérer, de laisser sa trace, et d’oser être pleinement soi-même.



