À mesure que la technologie redéfinit les contours du réel, une question s’impose : que restera-t-il de l’humain, et surtout, que pourra-t-il devenir ? C’est autour de cette interrogation que s’est tenu, le lundi 19 octobre 2026, le premier Salon Metarenaissance. Organisée à huis clos au Château Voltaire, à Paris, pendant Art Basel Paris, cette rencontre a réuni vingt-cinq invités et six intervenants issus de l’art, de la technologie et de l’économie. Sous la modération de l’artiste Yana Germann, les échanges ont porté sur une même ambition : penser les usages de la technologie sans renoncer à ce qui fonde notre humanité.
Salon Metarenaissance Yana Germann : Une conversation à voix haute
À rebours des formats de conférence traditionnels, Metarenaissance revendique l’esprit des salons : un lieu de conversation où les idées se confrontent, se déplacent et se construisent collectivement. La rencontre s’est tenue au Château Voltaire, au 55 rue Saint-Roch, dans le Ier arrondissement de Paris. L’accès, exclusivement sur invitation, réunissait artistes, collectionneurs, investisseurs et entrepreneurs de la tech.
La diversité des profils n’était pas anecdotique. Elle constituait précisément le point de départ du dialogue : faire se rencontrer des mondes qui observent les mêmes transformations, mais ne les appréhendent ni avec les mêmes outils ni depuis les mêmes responsabilités.
Salon Metarenaissance Yana Germann : Six voix, de l’art à la finance
Autour de la table, Nicolas Bourriaud, commissaire d’exposition, auteur et théoricien de l’art ; Auronda Scalera, directrice artistique, commissaire et stratège culturelle ; et Elie Khouri, collectionneur, mécène et entrepreneur, fondateur de Vivium, ont apporté leurs regards sur la création et la circulation de l’art.
Les enjeux technologiques et économiques étaient représentés par Sébastien Borget, cofondateur et COO de The Sandbox ; Vadim Krutov, investisseur et dirigeant technologique, COO du groupe Bitfury ; et Adnan Hassan, fondateur de Mindful Ventures à Bonaire et ancien haut dirigeant du Groupe de la Banque mondiale. Yana Germann conduisait les échanges.
Des trajectoires différentes, réunies autour d’une interrogation commune : à qui appartient la responsabilité de façonner le monde qui vient ?
Nicolas Bourriaud a ouvert la réflexion en proposant une lecture de l’intelligence artificielle comme force de transformation : « Les forces créent des formes, et l’IA en est une. » Une proposition qui déplace le débat. L’IA n’est plus seulement envisagée comme un outil supplémentaire dans la pratique artistique, mais comme une force susceptible de modifier les conditions mêmes de la création.
Il en tire une conséquence pour les artistes : « La tâche de l’artiste n’est plus de produire davantage d’images. » Le communiqué ne précise pas quelle nouvelle mission pourrait se dessiner, mais rapporte que Bourriaud considère que nous entrons dans « une phase très intéressante ».
Auronda Scalera a, quant à elle, placé la question éthique au centre de cette transformation : « Nous faisons face à quelque chose de nouveau, qui fait désormais partie de notre corps. Nous devons parler davantage d’éthique et d’IA, et de la manière dont nous pouvons construire ce nouveau monde. »
Yana Germann a prolongé cette réflexion en rappelant la place qu’elle souhaite préserver pour l’humain : « Pour moi, la technologie n’est pas une fin en soi. Elle nous permet d’explorer de nouvelles formes de création, mais ce qui compte le plus, c’est de préserver le geste humain, la place de l’auteur et les liens qui nous unissent. »
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que les nouvelles technologies rendent possible, mais ce que nous choisissons d’en faire.
Pour Elie Khouri, cette transformation concerne aussi les conditions d’accès à l’art. Il observe un déséquilibre entre l’abondance de l’offre et la faiblesse de la demande : « Il y a beaucoup d’offre, mais peu de demande. Je crois que l’art doit être partagé. »
Il précise : « Que les gens puissent le voir, vivre avec, l’adopter. Le but ultime est de poser plus de questions que de donner des réponses. »
Dans cette perspective, les environnements numériques peuvent devenir des espaces de rencontre et de diffusion. Ils offrent la possibilité de franchir les murs et les frontières, de rapprocher les artistes et les collectionneurs, et d’imaginer d’autres manières d’entrer en relation avec les œuvres. Le numérique ne se substitue pas nécessairement à l’expérience physique : il peut en élargir le territoire.
Salon Metarenaissance Yana Germann : À quoi ressemblera le monde dans trente ans ?
La réflexion a pris une tonalité plus prospective avec Vadim Krutov, qui a interrogé les conséquences économiques et sociales de l’automatisation croissante : « Que va-t-il se passer dans 10, 20, 30 ans, avec de plus en plus d’IA ? Nous voulons tous l’abondance, mais l’économie numérique croît en parallèle de l’économie réelle. Si les gens vont de plus en plus vers le digital, que deviendra notre monde ? La culture reste un produit de niche. »
Derrière cette interrogation se dessine une question plus fondamentale : que devient le travail lorsque les machines prennent en charge une part croissante des tâches humaines ? Et quelle place reste-t-il à l’individu lorsque sa valeur ne se mesure plus uniquement à sa capacité de produire ?
Krutov pousse le raisonnement jusqu’à sa dimension existentielle : « Si nous n’avons plus à travailler comme comptable ou avocat pour gagner de quoi élever nos enfants, alors quel est le but ? J’en suis venu à une idée : le but, c’est la création. Nous sommes des créateurs. »
La création apparaît alors comme une possibilité de redéfinir le sens de l’activité humaine, au-delà de sa seule fonction économique.
Des technologies puissantes, une liberté à construire
Adnan Hassan s’est présenté comme un « philosophe pratique, optimiste mais en colère et déterminé ». Son intervention a mis en avant la profondeur des transformations en cours et la puissance des outils désormais à notre disposition : « Les outils que nous avons réussi à inventer avec l’IA, le quantique, la blockchain, la technologie, sont absolument profonds. »
Sébastien Borget a, pour sa part, évoqué l’évolution de The Sandbox. Lancé en 2011 comme un jeu mobile, le projet est devenu un espace de création dans lequel chacun peut imaginer et façonner des univers. Il en souligne la dimension émancipatrice : « Soudain, avoir cette liberté de ne plus dépendre de ses faibles revenus pour survivre au jour le jour, commencer à explorer, à créer des jeux, à se connecter avec des personnes du monde entier, et explorer des mondes virtuels que nous façonnons progressivement, pas seulement de grands jeux. »
À travers cet exemple, le monde virtuel est envisagé comme un espace d’expression et de participation, où la création ne serait plus réservée à quelques acteurs, mais accessible à une communauté élargie.
Yana Germann : de la main à l’écran, et retour
Au cœur de Metarenaissance se trouve aussi la pratique de son initiatrice. Basée à Paris, Yana Germann développe un travail à la croisée de la peinture, de la sculpture, de l’installation et du jeu vidéo. Son univers puise notamment dans la perspective, l’incarnation et les allégories de la Renaissance.
Sa démarche suit un mouvement singulier : elle sculpte à la main, prolonge son travail dans l’espace numérique, puis revient à la peinture et à la matière. Ce va-et-vient entre les médiums n’est pas une opposition entre deux mondes. Il constitue plutôt une manière d’explorer ce que chacun peut apporter à l’autre. Le numérique ouvre de nouvelles possibilités formelles ; le geste physique réintroduit la présence, la matière et la singularité de l’auteur.
L’origine du projet remonte à 2020. « Pendant la pandémie, je marchais le long de la Seine à Paris, avec mes écouteurs, quand j’ai soudain vu le mot Metarenaissance très clairement dans mon esprit », raconte-t-elle. L’idée a ensuite pris forme en 2021, à travers une exposition et un manifeste fondateur.
L’expression « après la simulation » ne désigne pas, pour l’artiste, la disparition du virtuel. « « Après la simulation » ne signifie pas que la simulation a pris fin. » Elle renvoie plutôt à une époque où les frontières entre réalité physique et réalité synthétique deviennent de plus en plus poreuses.
Elle précise : « Metarenaissance ne consiste pas à se retirer de la technologie. Il s’agit de se demander comment rester pleinement humain tout en élargissant ce que l’humain peut devenir. »
Une formulation qui résume l’ambition du projet : ne pas opposer l’humain à la technologie, mais interroger les conditions d’une coexistence qui préserve la sensibilité, l’imagination et la capacité de créer.
Du monde virtuel au monde réel
Pour clore cette première rencontre, Yana Germann a dévoilé un teaser du Metarenaissance Game, un projet en développement initié par l’artiste. L’édition 2026 du Salon Metarenaissance a été réalisée avec le soutien de Love Creators World.
« Nous voulions aller au-delà de la simulation, créer quelque chose qui ait du sens. Utiliser le jeu pour bâtir une plateforme qui réunit chacun grâce à la technologie, avec un impact réel dans notre monde réel. Tout est affaire de personnes, de communauté, d’union de nos forces. »
L’artiste présente le Metarenaissance Game comme une plateforme participative de construction de mondes, assistée par l’intelligence artificielle. Sa forme doit encore évoluer. « La technologie n’est jamais la destination finale », résume-t-elle.
Le jeu est ainsi pensé comme un point de passage entre création numérique et expérience concrète, plutôt que comme un espace de retrait du réel. Reste à voir comment cette ambition prendra forme, et quelles modalités de participation elle offrira.
Une même tension traverse les interventions : l’intelligence artificielle n’est plus seulement envisagée comme un outil, mais comme une condition nouvelle de la création et de l’organisation du monde. Nicolas Bourriaud l’aborde comme une force qui transforme les formes ; Vadim Krutov interroge les conséquences de cette évolution sur le travail et le sens ; Elie Khouri insiste sur la circulation de l’art ; Yana Germann replace le geste humain au centre de la réflexion.
Pour le contexte de la semaine, lisez notre article sur les faits marquants d’Art Basel Paris 2026. Enfin, le projet est présenté sur le site officiel de Yana Germann.
Sources : Metarenaissance, Yana Germann, Château Voltaire.
Crédit photo – Emiliyaa Sultan / Yana Germann





