Il y a chez Manon une manière singulière de parler de l’art : jamais comme d’un marché avant d’être une émotion. Pour cette jeune curatrice et agente basée entre Paris et New York, chaque œuvre commence par un frisson, une rencontre intérieure, presque physique. Nourrie très tôt par les musées, les artistes et les récits transmis par sa grand-mère collectionneuse, elle construit aujourd’hui une approche sensible et profondément humaine de l’accompagnement artistique. Rencontre.
Hugo Toro signe « Ojo de Agua » chez Perrotin New York : Cartographie d’un Mexique intérieur
Hugo Toro peint ce que la mémoire ne peut pas taire et que leur corps a toujours su. Né en 1989 à Sarreguemines d’un père français et d’une mère mexicaine, il n’a jamais vécu au Mexique. Il en a pourtant fait son territoire pictural le plus intime : les mangroves de l’Oaxaca, les volcans aztèques, les eaux qui murmurent sous les forêts denses comme des langues que l’on comprend sans les parler. Ojo de Agua, sa première exposition personnelle aux États-Unis et sa première présentation chez Perrotin New York, est visible du 10 juin au 31 juillet 2026 au 130 Orchard Street. C’est, au sens le plus profond du terme, une entrée dans le monde d’un artiste que la scène internationale commence seulement à découvrir.

De l’architecture à la toile
Hugo Toro est venu à la peinture par un chemin de traverse. Avant les toiles, il y eut l’architecture, puis le design d’intérieur, disciplines au sein desquelles il s’est imposé par une écriture singulière. Son passage aux arts plastiques n’a pourtant rien d’une rupture. Il apparaît au contraire comme le prolongement naturel d’une même recherche : celle de l’espace, de la mémoire et de la sensation.
Cette filiation se lit dans chacune de ses œuvres. Dans la manière dont il construit ses compositions comme des paysages mentaux, dans l’attention presque architecturale portée aux volumes, dans la précision avec laquelle il travaille la surface du lin. Ses formats monumentaux possèdent une présence physique rare, ils se traversent. Le regard n’y demeure pas spectateur, il s’y immerge.
Ses peintures prennent la forme de territoires suspendus, de seuils incertains qu’il nomme lui-même des « limbos » : des espaces intermédiaires, situés entre deux mondes, deux géographies, deux héritages. Des lieux où coexistent plusieurs réalités, où l’identité cesse d’être une frontière pour devenir un mouvement. Là où les mots peinent parfois à exprimer la complexité d’appartenir à plusieurs histoires à la fois, la peinture, elle, trouve un langage.
La palette tellurique et l’eau qui ne sera jamais bleue
Ce qui frappe d’abord dans la peinture d’Hugo Toro, c’est la couleur. Ou plutôt l’absence de la couleur attendue. Ses toiles sont habitées par des ocres brûlés, des rouges de terre, des verts de sous-bois dense, des noirs de lave et d’humus. L’eau, qui traverse toute l’exposition comme un fil conducteur, n’y est jamais bleue.

« Pour lui, l’eau n’est jamais simplement bleue ; elle est rouge, jaune, verte, et d’innombrables autres couleurs. Elle reflète, transforme et connecte. »

Note le texte curatorial signé Guillaume Kientz. Cette licence chromatique n’est pas une fantaisie esthétique, c’est une déclaration ontologique. Toro peint l’eau telle qu’elle existe dans la mémoire et le rêve, pas telle qu’elle existe dans l’observation.
Sa « pigmentogenèse », terme qu’il a développé pour qualifier son rapport aux matières, est le cœur technique de sa démarche. Ces pigments sont composites, épais, intenses, mais possèdent une fragilité qui reflète la nature de la mémoire. Lourds comme l’histoire, fugaces comme la réminiscence. Dans Volcans en quête d’étreintes (2024, 220 × 307 cm), il convoque la mythologie aztèque du Popocatépetl et de l’Iztaccíhuatl, ces deux volcans transformés en montagnes par les dieux après une histoire d’amour impossible, en fusionnant eau et magma dans un paysage élémentaire à la fois apocalyptique et nostalgique. Dans Échos de la mangrove (2024, 220 × 309 cm), une lumière souveraine domine la composition, immergeant le regard dans une atmosphère organique qui ne révèle jamais entièrement ses contours. Dans La dérive (2025), un corps flotte dans un noir presque total, rouge sombre sous la surface, comme une présence qui aurait renoncé à résister au courant.

Ojo de Agua : L’installation comme point de convergence
L’œuvre centrale de l’exposition, celle qui lui donne son titre et sa colonne vertébrale symbolique, est une installation monumentale. Ojo de Agua (2026) est un cercle de 374 centimètres de diamètre composé de plus de 3 000 pièces de céramique amorphes aux tons rouge sombre, évoquant les racines entremêlées d’une mangrove. Au centre de ce cercle végétal, deux chaises : l’une provenant de la maison familiale mexicaine de sa mère, l’autre de la maison de ses grands-parents français. Ces deux objets, réels et chargés, se font face sans se toucher, séparés par les céramiques qui les entourent comme une eau figée.

Ojo de Agua est le nom du village natal de sa mère dans l’État d’Oaxaca. En espagnol, l’expression désigne littéralement « l’endroit où l’eau naît », une source, un point d’origine. C’est de là, lieu à la fois réel et phantasmatique, que tout son univers pictural émerge. Les chaises réapparaissent d’ailleurs dans plusieurs toiles de l’exposition : présences silencieuses, témoins du temps qui passe, symboles d’appartenance et d’absence simultanées. Elles restent immobiles pendant que la vie se déplace autour d’elles, créant cette tension tranquille entre permanence et transformation qui est peut-être la signature émotionnelle la plus profonde d’Hugo Toro.


La figure, les bronzes et la dualité des registres
L’exposition ne se limite pas aux paysages. Une série de portraits plus frontalement figuratifs, Mon Grand-Père Assis (2025), Le baillon maternel (2026), tourne vers l’héritage français de l’artiste, avec ses intérieurs domestiques, ses chaises, ses fenêtres ouvrant sur des jardins. Là, la précision du geste devient mémorielle : des fragments du passé reconfigurés par l’inconscient, des scènes intimes qui transcendent l’intime pour toucher à l’universel. La série de bronzes en bas-relief, L’homme et la forêt (2024), L’homme au maïs (2024), témoigne, elle, de la dimension profondément multidisciplinaire d’une pratique qui ne se laisse jamais enfermer dans un seul médium. Le bronze, par sa densité et sa capacité à conserver la mémoire de la forme, est ici une extension organique du monde pictural.


Ojo de Agua de Perrotin New York est une exposition qui demande du temps. Non pas parce qu’elle est difficile à comprendre, mais parce qu’elle exige exactement la chose qu’Hugo Toro demande à sa propre peinture : une présence totale, une lenteur du regard, et la volonté de remonter le courant d’une origine que l’on n’a jamais connue mais que l’on reconnaît, pour une raison que l’on ne saurait nommer.
Perrotin New York, 130 Orchard Street, New York 10002. Du 10 juin au 31 juillet 2026.














